Les ebooks sont-ils vraiment des livres comme les autres  ?

La rédaction - 28.06.2016

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Si vous suivez un peu l’actualité du monde merveilleux de l’ebook, vous savez sans doute que pendant quelque temps, il y a eu cette histoire de TVA 5,5 % qui a failli tourner au drame, la France ayant pris la décision d’aligner la TVA des ebooks sur celle des livres au format papier sans consulter Bruxelles. Après quelques mois de tergiversations, finalement, Bruxelles a dit OK pour une TVA à 5,5 au lieu de 20 %. Je vous la fais courte. 

 

par Jean-François Gayrard

Fondateur et directeur des Éditions Numeriklivres

 

 

 

Depuis cette annonce, le milieu du livre papier se réjouit. Lui qui depuis des années ne fait rien pour démocratiser la lecture numérique en vendant des versions numériques plus chères qu’un livre de poche se réjouit donc de cette grande victoire. Et là, sur les blogs, des billets à la gloire des institutions professionnelles qui ont réussi à faire prendre conscience à l’Europe tout entière qu’un ebook est un livre comme les autres.

 

Vraiment, un ebook est un livre comme les autres ? C’est un livre comme les autres parce qu’il a une TVA à 5,5 % ? L’ebook est un livre comme les autres que l’on peut prêter, que l’on pourrait éventuellement revendre « d’occasion » comme on le fait avec un livre papier ?

 

L'uniformisation d'un taux, un faux Graal ? 

 

Et si je vous dis, moi, que je ne suis pas certain qu’un ebook est un livre comme les autres ? Depuis que je baigne quotidiennement jusqu’au cou dans l’écosystème de la lecture numérique, je me pose réellement cette question de savoir s’il faut considérer un ebook comme un livre comme les autres. Mais non, je n’ai toujours pas de réponses tranchées à ce sujet pour autant. La seule chose que je sais, c’est que mes usages ont changé. Je ne manipule pas un format numérique comme je manipulais un objet livre. Et c’est regrettable que personne ne s’intéresse d’abord à ces usages qui changent avant d’affirmer tout de go qu’un ebook est un livre comme les autres pour une simple histoire d’uniformisation du taux de la TVA. Elle est, certes, importante cette uniformisation de la TVA, mais pour autant, nous garantit-elle de façon certaine qu’un ebook est un livre comme les autres ?

 

Dans le fond, oui un ebook est un livre comme les autres. Si nous parlons du format, cela s’entend. Car une œuvre de l’esprit qu’elle soit imprimée ou numérisée reste une œuvre de l’esprit : vous ressentirez les mêmes émotions (même si certains — la plupart n’ayant jamais tenu une liseuse entre les mains — vous diront le contraire) si vous lisez un roman sur une liseuse ou sur papier, car les mots sont les mêmes, les phrases veulent dire la même chose et les chapitres s’enchaînent de la même manière.

 

Et non, je vous rassure moi qui ne lis exclusivement qu’en numérique depuis près de 6 ans sur une liseuse ou non sur une tablette (la différence est importante, là encore bon nombre de médias et de blogs font un drôle d’amalgame à ce sujet), je n’ai pas attrapé un cancer de la rétine, je ne suis pas moins, pas plus intelligent que lorsque je lisais des livres en papier. Et j’aimais ça, lire des livres en papier, mais plus maintenant ; je ne sais même plus tenir correctement un livre en papier entre les mains, c’est vous dire ! En revanche, j’aime toujours autant LA LECTURE et ça, c’est le plus important.

 

Prêter un livre papier, ou dupliquer un ebook

 

Dans la forme, peut-on réellement affirmer qu’un ebook est un livre comme les autres ? Je vais vous poser la question différemment. Peut-on se comporter avec de l’immatériel comme avec du matériel ? Et c’est là que les choses commencent à se compliquer et c’est sur ce point que le débat devrait se focaliser. Depuis l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, une œuvre de l’esprit imprimée et reliée est un livre : nous ne connaissions que ce seul mot, « livre » pour désigner une œuvre de l’esprit imprimée. Au fil des siècles, nous avons développé des usages directement liés à l’ergonomie du support. Un modèle économique s’est organisé au fil du temps que l’on appelle la chaîne du livre avec des distributeurs, des diffuseurs, des libraires. On a construit des entrepôts, inventé le service de presse, les prix littéraires. Bref plein de choses pour valoriser, non pas seulement le contenu, mais surtout le contenant. 

 

Day 50: Reading 2.0

Tom Small, CC BY SA 2.0

 

 

Ainsi, il est d’usage, par exemple, de prêter un livre en papier. Quand vous prêtez un livre en papier, l’objet n’est plus dans votre bibliothèque. Quelqu’un d’autre en profite. On a même des bibliothèques publiques (très important le rôle de bibliothèques, est-il bien nécessaire de le rappeler, pour la démocratisation de la lecture) où l’on peut emprunter l’objet livre avec des histoires dedans. Un ebook, il y a aussi des histoires dedans, normal puisque que pour beaucoup, un ebook est un livre comme les autres et par conséquent, je peux le prêter, par exemple, comme je prêterai un livre en papier. Ah bon ? Peut-on vraiment appeler cela un prêt ?

 

Moi, j’appelle cela plutôt de la duplication parce qu’à la différence d’un livre en papier, un fichier numérique reste sur votre disque dur quand vous le « prêtez » alors qu’un livre papier n’est plus dans votre bibliothèque quand vous le prêtez. À ma connaissance, nous n’avons pas le droit de dupliquer un livre papier. On peut le prêter, on peut revendre l’objet livre, mais pas le dupliquer. Est-ce que vous voyez où je veux en venir ? Alors que l’on peut aisément admettre qu’un livre en papier peut s’user et donc peut être revendu (c’est le contenant que l’on monnaye et non le contenu), est-il réellement aussi logique de penser qu’un fichier numérique s’use de la même manière et que l’on peut le revendre, tout ça pour une histoire de TVA à 5,5 % ? Quelqu’un peut m’expliquer comment se mesure l’usure d’un fichier numérique.

 

Posséder, accéder

 

Posons-nous d’abord la question des usages. Elle est à mon avis essentielle et nous permettra sans doute de mieux savoir si un ebook est un livre comme les autres. Cette question des usages n’est jamais réellement abordée à mon grand regret. Il y a urgence à lancer le débat sur ce sujet, à l’heure où l’objet culturel se dématérialise de plus en plus, à l’heure où le streaming se démocratise et où l’on s’aperçoit un peu plus tous les jours, en tout cas en ce qui me concerne, que peut-être le plus important, à la vitesse à laquelle se développent les terminaux mobiles connectés 24 h sur 24, ce n’est pas de posséder la « culture », mais de pouvoir y accéder.

 

Notre rapport à la lecture change, évolue. Le livre en papier n’est plus le seul support de lecture, même s’il est toujours très omniprésent. Après tout, avoir le choix du support pour lire, n’est-ce pas une des plus belles des façons de démocratiser la lecture ?

 

Alors, un ebook est-il vraiment un livre comme les autres ? Je n’ai toujours pas réponse tranchée, mais peut-être bien une idée du début de la réponse.