Les libraires appellent les éditeurs à plus de “solidarité interprofessionnelle”

Auteur invité - 26.06.2019

Tribune - librairie france - syndicat librairie francaise - libraires independants


RNL19 – À l'approche des cinquièmes Rencontres nationales de la librairie, les professionnels du livre se préparent à se retrouver à Marseille, les 30 juin et 1er juillet prochains. L'occasion d'évoquer les problématiques de la profession, et notamment la pression financière qui s'intensifie, dans un contexte économique tendu pour d'autres acteurs de la chaine du livre, auteurs en tête. Le Syndicat de la Librairie française, dans une tribune publiée à l'origine par Le Monde, en appelle à la responsabilité des éditeurs.

Librairie L'Armoire à livres - Bordeaux
(photo d'illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
 

Libraires indépendants : la passion, mais à quel prix ?

La France a la chance de disposer de l’un des réseaux de librairies les plus denses au monde, maillant l’ensemble du territoire jusqu’aux plus petites villes. Alors qu’on les disait menacées par le développement des ventes en ligne et l’émergence du livre numérique, elles ont démontré leur solidité, au point d’être le premier circuit de vente, devant la grande distribution spécialisée ou alimentaire et Internet. L’engagement et la passion des libraires et l’émergence d’une nouvelle génération enthousiaste et combative expliquent cette résistance inédite.

Les librairies sont l’un de nos poumons culturels. Grâce à elles, de très nombreux auteurs et éditeurs trouvent leur public, des quartiers, des centres-villes, des bourgs s’animent et des lecteurs peuvent flâner, découvrir, être accompagnés par des femmes et des hommes passionnés par leur métier. Notre plaisir de librairie réside dans ces moments où nous détectons un auteur, où nous le défendons auprès de nos clients et, surtout, lorsque ces derniers nous remercient de leur avoir offert ces émotions de lecteurs. Alain Damasio, Fred Vargas, Goliarda Sapienza, David Vann, Marie-Hélène Lafon, Annie Ernaux, et tant d’autres, qui ont été lancés grâce à la passion de libraires.

Découverte et transmission... se payent

Le succès des librairies tient à ce plaisir de la découverte et de la transmission, à leur attachement à la diversité, à leur persévérance à miser sur la relation humaine, au temps qu’elles donnent aux livres et à leurs clients. Ce succès ne se dément pas mais il est fragile. Tel est le paradoxe sur lequel tient, en équilibre, le métier de libraire. Ce thème sera au cœur des cinquièmes Rencontres nationales de la librairie que le Syndicat de la librairie française organise à Marseille les 30 juin et 1er juillet prochains.

Le chiffre d’affaires des librairies est stable depuis une décennie. Il connaît même une embellie depuis six mois. Chaque année, des centaines de jeunes rejoignent notre profession. L’attractivité des librairies n’est donc, fort heureusement, pas en cause. Néanmoins, leur situation financière est préoccupante, particulièrement pour les plus petites d’entre elles. La rentabilité, à peine quelques milliers d’euros pour une librairie de taille moyenne, et les salaires, proches du SMIC, sont faibles comparativement aux compétences et à l’engagement requis. De plus en plus, des librairies, acculées à trouver des économies, réduisent leurs équipes et leurs stocks, menaçant leur cœur de métier.

Derrière la stabilité du réseau des librairies et l’enthousiasme de celles et ceux qui l’animent se cache un mal imperceptible de l’extérieur mais qui ronge de l’intérieur. Il faut assurer aux libraires les moyens suffisants pour qu’ils puissent continuer à lire, découvrir des œuvres, les défendre auprès des lecteurs, accueillir, conseiller, organiser des rencontres avec les auteurs, des débats, des ateliers avec les jeunes, bâtir des passerelles avec les associations, les écoles, les bibliothèques..., tout ce qui nourrit la valeur ajoutée des librairies et repose sur les compétences de femmes et d’hommes qu’il faut pouvoir rémunérer.

“Un valeur trop inégalement répartie”

Le marché du livre est structuré par le prix unique du livre, en vigueur depuis près de quarante ans. En évitant une guerre mortifère sur les prix, ce système a sauvé la richesse de la création et la pluralité des circuits de vente. Il confère aux éditeurs une responsabilité centrale. En fixant les prix de vente au public des livres, ceux-ci déterminent en effet à la fois le prix d’achat par le lecteur et les revenus des autres acteurs de la « chaîne » du livre, de l’auteur au libraire.

Le prix unique appelle donc, de la part des éditeurs, une pratique consciente et élevée de la solidarité interprofessionnelle afin de contrebalancer la dépendance des autres professions du livre à leur égard. Cet esprit de responsabilité et de solidarité s’est aujourd’hui délité, par calcul ou par perte de vue des exigences qui accompagnent l’application du prix unique du livre. Ce n’est pas un hasard si les auteurs et les libraires alertent simultanément sur la détérioration de leur situation économique.

À chaque extrémité de la « chaîne » du livre, le même constat s’impose, l’économie du livre ne dégage plus assez de valeur et cette valeur est trop inégalement répartie.

Librairie L'Arbre à Lettres
(photo d'illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
 

Si la situation de nombreux éditeurs indépendants n’est guère plus enviable que celle des libraires, il en va différemment des grands groupes qui commandent l’essentiel du marché. Les économies d’échelle qu’ils ont réalisées suite aux concentrations dans l’édition et dans la distribution, la baisse de leurs coûts de fabrication et de stockage leur ont permis de consolider leurs marges financières. Hachette livre, numéro 1 de l’édition en France et « pépite du royaume Lagardère » comme le titrait le Monde en avril 2018, a, malgré sa rentabilité enviable, les conditions commerciales les moins avantageuses, particulièrement pour les plus petites librairies.

Sur un plan culturel, commercial et social, le modèle des librairies est un modèle d’avenir. Il reste aujourd’hui à le conforter sur le plan financier. Cela passe par une reconstitution des marges des libraires grâce à un meilleur partage de la valeur au sein de notre filière et à une concurrence plus équitable avec la vente en ligne. La profession que nous représentons porte plusieurs revendications allant dans ce sens : une remise commerciale minimum de 36 %, une meilleure répartition des frais de transport des livres, aujourd’hui à la charge exclusive des libraires, une réflexion sur la suppression des rabais que doivent consentir les libraires, malgré le prix unique, ou encore un tarif postal adapté pour être compétitif sur Internet.

Mobilisons-nous tous ensemble, avec nos clients, qui sont de plus en plus nombreux à être conscients que quelques pas vers sa librairie plutôt que quelques clics, ça peut tout changer.
 
Xavier Moni, librairie Comme un roman,
Président du Syndicat de la librairie française

Maya Flandin, librairie Vivement dimanche,
Présidente de la commission commerciale du Syndicat de la librairie française



Commentaires
Je comprends parfaitement que les libraires soient soumis aux diktat des grandes maisons d'édition, pour autant quand un auteur autoédité sollicite la mise en vente de son (ou ses) ouvrage(s) dans ces mêmes librairies, la réponse négative est la règle.

La solidarité pourrait aussi tendre vers cette direction.
Et les auteurs, putain, les auteurs, vous avez conscience que sans eux vous vous ne seriez rien, mais alors rien du tout. Alors battez-vous un peu pour qu'ils obtiennent des droits décents sur leur oeuvre. A vous entendre on dirait que la littérature n'est qu'affaire de loyer, de transport, de remise, de rentabilité, de client... ?

Quand j'étais gosse, j'avais une répulsion à franchir les portes de la librairie de ma petite ville bourgeoise. Cet étalage insipide de bouquins dans tous les sens provoquait chez une sensation d'étouffement (la surproduction éditoriale est un des problèmes les plus urgents à traiter si on ne veut pas tuer définitivement votre profession). Et bien les choses n'ont pas changé d'un iota. Toujours ces étalages-repoussoir à faire fuir une colonie d'acariens...
comment peut on reprocher à une librairie de nous offrir un choix de livres et donc quantités de livres??? et dans l'ensemble je vous trouve un peu excessif et injuste
Etes-vous bien sûre que les lecteurs veulent avoir un choix si large et si "illisible" que ça ? Ne pensez-vous pas plutôt qu'il attendent de vous que vous le fassiez pour eux, afin qu'ils puissent se déterminer en fonction d'un "label-ibraire" maison de qualité ? Quant à mon excessivité et au sentiment d'injustice qu'elle provoque chez vous, je l'assume volontiers au nom de l'urgence qu'il y a taper dans la fourmilière pour sauver la littérature du puits sans fond dans lequel la surproduction éditorale et mercantile la précipite pieds et poings liés. N'est-il pas l'heure de transformer les librairies en lieux modernes avec mise en avant de "têtes d'affiche" appuyées par la diffusion de bandes annonce alléchantes en vitrine. Et puis de quoi s'asseoir et siroter un p'tit verre de Chablis bercés.es par une clim et une musique de de bon aloi.
Je comprends tout à fait, mais étant moi même libraire, je pense plus aux diffuseurs distributeurs qu'aux éditeurs, qui ont le moyen d'évoluer dans la profession contrairement aux libraires et éditeurs qui font également un travail passionant mais difficile il faut le dire. Les éditeurs ont eux aussi le moyen d'évoluer mais les petites maisons d'éditions ne sont pas assez mise en avant au détriment d'autre comme Hachette par exemple, et donc ne peuvent que très peu faire évoluer leurs catalogues, et ils paient egalement autant les diffuseurs distributeurs que les libraires les payent également.

Il faut que tous le monde fasse des efforts pour faire de meilleures remises certes mais que chacun soit aussi reconnaissant les uns envers les autres chaque métiers et acteur de la chaîne du livre est importants, il n'y en a pas un plus que l'autre, il faut surtout que certains se rendent compte que sans tous ces métiers, personnes ne pourrait la faire fonctionner.
Il y a 3 ans, nous avons contacté 1860 librairies pour leur proposer des dépôts vente de nos titres. Rien à payer avant qu'on fasse le point, frais de port à notre charge, remise tout à fait correcte et surtout, notre engagement de ne pas vendre chez Amazon nos livres afin que nos amis libraires puissent vendre ce qu'on ne trouve pas ailleurs.

Seuls 2 ont été intéressés, les autres nous ont répondu qu'en n'étant pas diffusé par leur diffuseur, cela leur faisait trop de travail au niveau référencement.

Compte tenu de cette faible mobilisation, nous avons laissé romber notre projet de nouveau système de distribution et nous avons confié la vente de nos ouvrages au seul qui a bien voulu faire son boulot sans rechigner que c'était trop fatiguant: Amazon. Alors cessons de casser du sucre sur le dos des gens qui veulent bosser.
Il serait bon de changer de paradigme, l'édition indépendante n'a quasiment aucune place en librairie, les auteurs de ces maisons sont méprisés, au mieux ignorés.

Je veux bien pleurer pour les libraires, mais faudrait-il qu'ils se remettent un peu plus en question. Aujourd'hui, ils servent principalement les intérêts des éditeurs industriels et financiers, à la solde d'actionnaires comme Bolloré (Vivendi, CAC 40), bien loin de l'intemporalité de la littérature.

Combien de libraires qui reçoivent des SP d'auteurs issus de maisons indépendantes ne les ouvrent même pas, et lorsqu'ils acceptent (à contre cœur) quelques exemplaires, les mettent sur la tranche en fond de rayon?

Alors, oui, je veux bien pleurer avec eux, combattre Amaz…, mais qu'ils reviennent aux fondamentaux de la littérature, à savoir être curieux.

Certains libraires se permettent même de juger la lecture des clients, refusant même parfois de commander, parce que ce n'est pas de la littérature !

Alors, oui, les diffuseurs/distributeurs sont les fossoyeurs de la chaîne du livre, mais tout est affaire de volonté, de charisme et d'ouverture.
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