Les libraires indispensables à la vie de la nation ? Les morts ne liront plus

Christine Barros - 19.03.2020

Tribune - Coronavirus epidemie confinement - librairies libraires commerce - commerce independant GAFA


BILLET DE MAUVAISE HUMEUR – Ce matin, le ministre de l’Économie a abordé l’éventualité de la réouverture des librairies, qui désormais redeviendraient indispensables à la nation. Je ronge mon frein depuis lors, je suis une grognarde. L’ « on » voudrait donc que les librairies réouvrent. « On ». Qui « on » ? Les libraires ? Les lecteurs ? Les éditeurs ? Les auteurs ? Le ministre de l’Économie ? Celui de la Culture ? Les journalistes parisiens qui s’intéressent soudainement au sort de la librairie indépendante ? Alors qu’ils reçoivent leurs livres sur leur bureau sans devoir y mettre les pieds habituellement ?
 

 
Posons le décor : je n’écris qu’en mon nom. Du point de vue de mon pedigree professionnel, que les choses soient claires : je fus très longtemps libraire, en structure indépendante, puis en enseigne. J’ai ensuite travaillé en diffusion-distribution. Sur les réseaux, vous me trouvez sous le pseudo @Titilibraire, parce que j’ai gardé ce rapport-là au livre, aux lecteurs, aux auteurs et à leurs œuvres. Chez ActuaLitté, je suis un couteau suisse, avec le privilège absolu, j’en suis consciente, de lire absolument tout ce que je veux. Sur quelque support que ce soit. Je suis aussi, pour grande partie, derrière les réseaux sociaux d’ActuaLitté. Le contexte est posé.
 
La catastrophe économique qui se profile touchera le monde du livre. Aucun doute là-dessus.

Les auteurs, illustrateurs, déjà précaires, ont certes reçu les assurances que leurs revenus annexes liés aux événements (tables rondes, conférences, rencontres, etc.) sur lesquels ils étaient engagés pour les deux ou trois mois qui viennent leur seraient versés. La suite ? Qui en sait quelque chose ?  

Les éditeurs cessent leurs activités : la réception des manuscrits est arrêtée, les titres dont la sortie était prévue en mars et avril sont suspendus. Plus la crise sanitaire durera, plus de titres seront tout simplement annulés. Il est impensable que tout ce qui était prévu à paraître sorte avant la grand-messe de la rentrée littéraire. Et toute la chaine de production en amont va être touchée, des graphistes aux imprimeurs.

Côté diffusion, les représentants qui devraient commencer maintenant à proposer les titres de la rentrée littéraire aux libraires, en quoi va désormais et dans les mois qui viennent consister leur travail ? Qui en sait quelque chose ? 

Côté librairies, les points de vente sont fermés. À la nuance près : les points presse restant ouverts, ceux qui ont une activité de libraires continuent à l’exercer. La grande distribution propose aussi dans ses rayons du livre. Beaucoup d’indépendants ont d’abord mis en place diverses solutions : livraisons à domicile, drive devant la librairie, vélo-cargo… Néanmoins, on voit bien sur les réseaux comment depuis deux jours la majorité d’entre eux a décidé, au risque même de leur entreprise, de cesser ces initiatives, par souci de préserver leurs équipes autant que les clients. Trop de précautions prises ? Qui en sait quelque chose ?
 
Reste l’œil du cyclone : Prisme, qui, pour résumer, est le système logistique national de livraison aux points de vente livre, a cessé ses activités en début de semaine, et les distributeurs ferment tous peu à peu les entrepôts. Les libraires ne sont plus livrés, et pour ceux dont le site web permettait encore la livraison aux clients et qui ont décidé de poursuivre la vente à distance, les stocks ne pourront plus suffire.

Je pourrais me cacher derrière l’appellation, que je mettrais au pluriel, « plateformes de vente en ligne ». Je pourrais y rajouter celles des enseignes. Appelons un chat un chat.

Restera Amazon. Et ça nous le savons tous.
 
Ce matin, Bruno Lemaire, a envisagé la réouverture des librairies. Alors pour en avoir le cœur net, nous avons mis en ligne un sondage : librairies rouvertes, ou confinement total ? Je vous laisse y répondre, ou pas, en tous les cas, à l’heure à laquelle j’écris, le message est clair. Voyez vous-mêmes. Et je vous dirais même de pousser la curiosité jusqu’à lire les commentaires du post. 
 


Alors non, je ne veux pas que mes anciennes équipes, les libraires que je fréquente, s’exposent sous le prétexte que « non, mais là, tout de suite, moi, je veux le dernier X ou Y ». Ou parce que vous n’avez pas de quoi occuper les pioupious. Depuis une semaine, le web regorge de propositions, soyez un peu curieux, regardez, nous vous en proposons déjà une multitude dans ce dossier. Et si vous n’en avez pas assez, c’est le moment de prendre de bonnes résolutions pour quand la vie reprendra son cours normal. 

Je ne veux pas que les libraires se sentent obligés de maintenir leur activité, parce que le « retour à la normale » paraît déjà tellement loin que certains redoutent d’ores et déjà la perte de leur commerce. Alors non, Monsieur le ministre, c’est à vous de jouer concernant cela, pas aux libraires de jouer leurs vies.

Je ne veux pas que la voix médiatique romantique qui s’élève soudain couvre l’urgence sanitaire. Jusqu’ici, que je sache, l’érosion économique du secteur enclenchée depuis plusieurs années n’avait jamais autant été dénoncée par les chantres de son caractère « indispensaaaaable ».

Vous lecteurs, tournez-vous vers votre bibliothèque. Combien de livres n’avez-vous pas lu ? Combien de livres pourriez-vous relire ? Soyez honnêtes. Et vous qui ne lisez pas les polars, les essais, les romans, les BD, de vos conjoint.e.s et famille, vous me voyez venir ? Piquez-les à vos pioupious, la littérature jeunesse vous surprendra. Relire toute une série de BD ? Vous y verrez tout le travail scénaristique et narratif se déployer, vous qui n’y jetez qu’un œil presque méprisant. Que les polars recèlent de scènes inoubliables et de twists enchanteurs, et que oui ce roman-là résonne longuement et fait réfléchir.
 
En revanche. Et même si depuis hier, Amazon semble vouloir cesser de vendre du livre.

La durée de vie du virus sur du carton ou du papier oscille selon les études entre un et cinq jours.

Il me semble que la responsabilité de l’État est de protéger ses citoyens. Son économie. Monsieur le ministre de l’Économie, il me semble que c’est à vous de gérer les GAFA. Et non d’émettre un discours paradoxal pour occuper les journalistes, qui ont par ailleurs de quoi faire, croyez-moi. Bloquez Amazon, inventez une taxe qui servira de fonds pour le soutien à l’économie, que sais-je, soyez créatif, ou du moins, empêchez-le de vendre des livres. Quitte à interdire la vente de livres pour le mois qui vient. Ne rouvrez pas la porte des librairies.

Les morts ne liront plus.


Commentaires
Je pense que Christine Barros - dont j'appprends avec intérêt qu'elle fut libraire ! -a écrit ce texte avant qu'Amazon n'annonçât qu'il arrête la vente de livres pour le moment !

Ou bien je me trompe ?
Amazon n'a jamais dit arrêter de vendre des livres. Ils ont juste décidé que les livres n'étaient pas prioritaires comparés aux autres marchandises.

Cela ne change rien au fait que ce qui est dit là, c'est que non, les libraires ne veulent pas rouvrir tant que la crise n'est pas passée. Ils pensent à leur santé, à celle de leurs employés, à celle de leurs clients, avant de penser à l'argent qu'ils pourraient (peut-être) gagner.
Ben oui Nauwelaers. Il semblerât que vous vous trompâtes. C'est bête n'est il pas ?
Eh bien oui, la vente de livres par Amazon ne s'arrête pas (grosse confusion de ma part) mais est considérée comme non prioritaire: au temps pour moi !

Ce que cela signifie concrètement, je n'en sais rien à vrai dire...

Je n'aime que les librairies de toute façon.

Vivement la fin de cette phase critique mais le 5 avril risque de ne pas être la date de la délivrance, selon les dernières infos...

(C'est: «n'est-il» avec trait d'union...mais minuscule faute de forme -le «semblerât» étant un trait d'humour -bien moindre que mon erreur de fond !)
Lol...euh loolll. Tsss nan laule...loll? Ah faich... gniarfff
Bravo pour ce "papier" très juste. Et oui, le ministre Lemaire n'a certes pas été avisé. Mais il est lettré, sûrement lecteur, et aussi auteur. Enfin semble (ou semblait) vraiment porter le combat pour taxer les GAFA. A son égard comme envers les journalistes, choisissons nos modes de consom'actions et nos combats : pour la santé (et aussi la lecture !), contre Amazon (et aussi pas mal d'autres (: Uber et autres livreurs, Airbnb, Leclerc, etc.).
La vente de livres par Amazon ne s'arrête pas mais (1) les délais ne sont plus garantis (2) les livres (pour en rester à ce seul produit) en souffrance dans les bureaux de poste fermés ne seront disponibles qu'à leur réouverture (3) des syndicats régionaux de postiers (plus ouvertement que La Poste, qui profite de la situation) dissuadent les usagers de commander en ligne ; il y a quelques heures, cette demande était assortie de menaces ciblant les pratiques de l'entité logistique américaine, allusions qui ont depuis disparu de certains sites d'info. Si ça peut faire plaisir aux uns et autres... Un conseil: si vous êtes dans un bled paumé et que vous avez récemment commandé un bouquin sur Amazon, essayez d'annuler, c'est une question d'heures.
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