Les misères d’un écrivain contemporain : la recette idéale pour échouer

La rédaction - 06.09.2016

Tribune - misère écrivain contemporain - recette idéale échouer - rentrée littéraire malheur


La rentrée littéraire, propice à tous les débordements, entraîne aussi son lot de questionnements. Auteur, au milieu de centaines d’autres, sur une période de quelques semaines à peine. Léonel Houssam apporte son lot de réponses. Il est écrivain. Et Directeur des éditions fictives Burn-Out, fondées en 2025. Slogan : « La maison d'édition de trop ».

 

Childhood Memory

Stewart Black, CC BY 2.0

 

 

 

Par Léonel Houssam.

"Les trolls sont désormais hors service"

 

Tout commence par les lettres « FIN » apposées sur la dernière page d’un manuscrit (en réalité, on n’écrit pas ça, mais c’est un cliché indispensable pour faire perdurer le mythe de l’écrivain tiraillé par le manque d’inspiration dans sa mansarde, calé devant une machine à écrire aux touches bruyantes entre lesquelles il se coince les doigts tout en fumant clope sur clope, les pieds submergés par des feuilles de papier chiffonnées couvrant le sol) et le moment fatidique de la recherche d’un éditeur, de l’envoi (qui coûte grosso modo un bras et la totalité des miettes de droits d’auteur touchées avec le précédent livre pour les plus expérimentés).

 

Pour les plus chanceux, ils en ont deux trois sous le coude avec lesquels ils ont travaillés. En réalité, si l’on excepte les écrivains ultra-connus, l’auteur erre un peu dans une nébuleuse de mille cinq cents éditeurs dont quelques centaines publiant de la littérature avec les pure players, des purs puristes, des purs purins, des purs pourris, des purs planqués et surtout beaucoup d’amateurs, ou des « passionnés ». Vous l’avez compris, il y a à boire et à manger. 

 

Attention : je ne jette pas la pierre à tous les éditeurs. Loin de là. Imaginez bien qu’ils reçoivent chaque jour des manuscrits totalement nuls, bourrés de fautes, sans styles, mièvres, des manuels de ci, des autobiographies « Moi et Nils, mon berger allemand » ou « Ma carrière au quatrième régiment d’infanterie : tout pour la patrie », des navets érotiques « les folles envies de tante Gertrude », « Cinquante nuances d’Ajax WC », des plagiats grossiers, des fac-similés de récits de voyage et parfois même des lettres de menaces suite à un refus non circonstancié. Accordons à de nombreux éditeurs le statut de réceptacle social de la misère humaine…

 

Mais tout de même. Tout comme il existe un mythe de l’écrivain (intelligent, charismatique, ténébreux, ne portant jamais de Stan Smith, ne mangeant jamais de macédoine de légumes en boîte, véritable puits de connaissance, ne se vautrant jamais devant la télé…), il existe aussi un mythe de l’éditeur souvent installé dans des centres-ville assez chics, « amoureux des Lettres », défendant bec et ongles ses auteurs, possédant un réseau de journalistes et entouré d’attachés de presse ultra-efficaces, versant les droits d’auteur en temps et en heure, décrochant des séances de dédicaces dans des salons et autres librairies… C’est très exagéré oui, mais ça, c’est le mythe. 

 

« Difficile à vendre, trop noir, de belles fulgurances mais ce format se vend mal »… Et j’en passe. Rien de très différent d’une recherche d’emploi en définitive. Léonel Houssam

 

 

La réalité est toute autre. Mon expérience me permet de m’exprimer sur les petits/moyens (dits « indépendants ») et les grands éditeurs (dits « les salopards », les « voleurs » par certains, les « boss » par les autres). Et là, ça sent globalement mauvais. La devanture est souvent clinquante du moins respectable (beaux bâtiments dans les beaux quartiers pour les seconds, sites-vitrines avec boutique dynamique, colorés, avec les rubriques et le catalogue qui vont bien pour les premiers) mais lorsqu’on se donne un peu de peine, on est confronté au pire.

 

Pour ma part, j’ai souvent bénéficié de retours étayés de la part d’éditeurs avec lesquels je m’étais préalablement entretenu histoire de ne pas passer à côté de leur ligne, leur politique, leur état d’esprit, leurs attentes. C’est toujours agréable de recevoir un retour sur le pourquoi du comment. Pas de chance, trop souvent, se glissent des propos assez ambigus forts inconvenants : « Très bon style mais j’ai peur que ce ne soit pas ce que les lecteurs attendent », « Difficile à vendre, trop noir, de belles fulgurances mais ce format se vend mal »… Et j’en passe. Rien de très différent d’une recherche d’emploi en définitive. 

 

Mais le plus difficile est de voir la devanture éclater sous les yeux. Il faut poser les bonnes questions sans trop tourner autour du pot : « Avez-vous un distributeur ? », « y-a-t-il des moyens pour défendre le livre par exemple un attaché de presse non stagiaire, pas trop vantard disposant d’un vrai réseau pour décrocher des papiers dans la presse et autres médias », « un événement est-il organisé pour le lancement ? », « Est-il prévu que votre maison participe à des salons pour des dédicaces ? », etc. Et là, c’est la douche froide : les réponses sont non dans 90 % à 100 % des cas.

 

Bref.

 

Pas de promotion envisagée, du moins rien de tout à faire clair. Ça sent alors le brûlé. Mais l’écrivain, avec son manuscrit énorme dans les mimines, fruit d’une, deux ou cinq années de travail a envie de s’en débarrasser, de « l’offrir » à un lectorat hystérique et impatient (je plaisante hein), peut-être de passer à autre chose, ou même de le défendre devant des auditoires subjugués et admiratifs. C’est alors qu’il cède les droits de son nouveau livre au premier éditeur qui lui dit « oui ». « Mais pourquoi ?! Pourquoi tu as fait une telle connerie ?! »

 

Signer chez un éditeur indépendant, c’est souvent se lier à quelqu’un qui est en galère d’argent en permanence, qui fait tout, de la communication, de la comptabilité, des corrections, du démarchage commercial, du cirage de pompes de libraires, des joutes téléphoniques avec l’URSSAF ou le RSI.

 

S’il n’est pas seul, il est au mieux avec un ou deux salariés, des correcteurs en free-lance, des maquettistes stagiaires, des bénévoles étudiants du secteur de l’édition. Il est souvent amoureux des livres qu’il publie et se sent complètement lessivé par des auteurs débutants ou/et sans public au melon disproportionné (« Mon roman, j’y ai mis toute mon âme, c’est un livre qui s’inscrit dans la droite ligne des Kerouac, Houellebecq, Musso, Nothomb et Richard Bohringer » ou encore « C’est l’œuvre de toute une vie ») ou déglingué par la défonce, la dépression et un boulot alimentaire frustrant qui veulent un succès commercial tant rêvé.

 

En gros : réécris ton livre de A à Z en suivant bien les combines narratives des livres qui « marchent » (sur la tête ?). Léonel Houssam

 

 

Finalement, le livre est rarement en librairie et si un lecteur veut le commander, 95 % des libraires feront semblant de regarder sur leur base informatique avant de dire : « Je sais pas, je le trouve pas, vous êtes sûr du nom de l’auteur ? ». Quelque chose de ce genre-là. Pour les heureux élus (dont j’ai fait parfois partie), ils seront en rayonnage entre des auteurs bankables et même quelques fois, en tête de gondole… Mais s’il n’y a pas de presse, de médias, pas de volonté du libraire de défendre le livre, en un mois, il disparaît et le stock sera soit mis au pilon soit revendu à des soldeurs en ligne ou réels. Fin de l’histoire. 

 

Léonel Houssam

 

 

Pour les plus gros éditeurs, on entre dans les méandres compliqués du piston, des réseaux d’initiés ou de la galère (qui fait quoi, comment être lu, qui contacter, comment ça marche). Le jour où l’écrivain se retrouve face à face avec un directeur de collection, il est très heureux, fier, et soudain foudroyé par un taser psychique : « Si j’ai demandé à vous voir, c’est parce que je pense qu’on pourrait travailler ensemble. Mais ce manuscrit, ça ne va pas du tout. Il faudrait changer un truc ou deux pour que ça puisse avoir une chance de toucher au mieux les lecteurs ». En gros : réécris ton livre de A à Z en suivant bien les combines narratives des livres qui « marchent » (sur la tête ?).

 

En conclusion, à quoi bon s’échiner à chercher puis signer avec un éditeur qui, dans tous les cas, n’aura ou pas les moyens de défendre le livre (face aux tirs de barrage des gros éditeurs et leurs diffuseurs/médias) ou pas l’envie de promouvoir l’écrivain singulier pour s’assurer une rente commerciale confortable (cible : les femmes plutôt seniors ou les adolescentes). Il reste l’autoédition, mais là, ce sera le sujet d’un prochain billet.

 

Le marasme et sans doute aussi l’hyperactivité des réseaux sociaux sont en train de secouer un monde de l’édition qui bidouille, qui parfois vit sur ses acquis, qui a deux trains de retard. L’écrivain a toujours été le bout de la chaîne et pourtant je le dis, qu’il ne lâche pas son clavier et qu’il écrive librement même si, finalement, son manuscrit ne trouve ni éditeur ni lecteur…