Rentrée littéraire : La fashion week des libraires


Au-delà des fantasmes que ce secteur peut générer, souvent bien malgré lui, l’autopublication « a tout d’une grande », comme disait la campagne publicitaire pour une voiture française. Jean-Yves Normant dirige la société Bookelis. Il détaille dans un billet les stratégies déployées par les auteurs indépendants – pour sortir du manichéisme ambiant.

 

The Writer

Bart van Leeuwen, CC BY 2.0

 

 

Lorsque je lis un article de presse à propos de l’autoédition ou que j’en parle sur des salons du livre, avec des libraires ou avec des lecteurs, je suis souvent frappé par le portrait en noir et blanc qui en est dressé. D’un côté les best-sellers autoédités à 15 000 ventes qui ont été repérés puis réédités par une maison d’édition, de l’autre côté l’auteur du dimanche qui écrit sans talent sur sa vie ennuyeuse et imprime avec orgueil deux exemplaires pour sa bibliothèque. Au milieu, entre ces deux cas situés aux antipodes, rien. Pourtant c’est bien là, dans les zones intermédiaires, que le bouillonnement est le plus intense.

 

L’autoédition présente de multiples visages aux nombreuses nuances. Sa force réside dans les possibilités inédites qu’elle offre aux auteurs. Par milliers, ils s’approprient cette liberté nouvelle et établissent des stratégies pour atteindre leurs objectifs, qui sont loin de se limiter exclusivement à « trouver un éditeur ». Mais, quelques exemples valent mieux qu’un long discours…

 

L’autoédition pour se faire connaître et fidéliser des lecteurs

 

En septembre 2016, Cindy Costes publie une Nouvelle intitulée C’est pour ton bien. Son objectif n’est pas de gagner de l’argent, mais d’être lue le plus largement possible. Pour cela, elle choisit de distribuer son texte gratuitement. Éliminer la barrière du prix est un moyen qui peut s’avérer très efficace pour élargir son lectorat. Avec une maison d’édition, une telle stratégie serait impossible à mettre en place – quelle entreprise accepterait d’offrir gratuitement ses produits à ses clients ?

 

Cinq mois plus tard, son livre a été téléchargé à plus de 9500 exemplaires et se maintient dans la liste des meilleures ventes de livres gratuits. Sa Nouvelle a recueilli plus de 40 commentaires de lecteurs, globalement très positifs. Cindy travaille aujourd’hui sur un roman. L’autoédition lui a donné la possibilité de tester une stratégie inenvisageable dans le monde de l’édition traditionnelle. Elle lui a permis de sauter le pas de la publication, de se rassurer sur la qualité de ses écrits, de se bâtir un premier socle de lecteurs et de poursuivre sereinement le travail d’écriture de son roman à venir.

 

Les réseaux sociaux, ça se passe comment ?

 

Depuis février 2016, une professeure des écoles publie sur sa page Facebook, sous le pseudonyme Desperate Maîtresse, des anecdotes sur son quotidien avec les enfants. Avec humour et bienveillance, elle témoigne que son travail est loin d’être aussi paisible qu’on peut l’imaginer ! La viralité fonctionne à plein, sa page Facebook atteint les 46 000 abonnés dès le mois de juin 2016 (et 60 000 abonnés en février 2017). Ses plus fidèles lectrices lui soufflent alors l’idée de composer un livre reprenant ses anecdotes, elle se lance. En six mois, 1500 exemplaires sont écoulés.

 

Elle a pu répondre à une attente de sa communauté en un temps record, faire plaisir à des centaines de lecteurs et connaître la satisfaction de coucher sur le papier ses expériences avec les enfants.

 

Ma petite entreprise

 

De nombreux auteurs publiés via Bookelis sont des chefs d’entreprises ou des professions libérales. La publication d’un livre leur permet d’améliorer leur image professionnelle, de se positionner en expert dans leur domaine d’activité. Le livre leur confère une légitimité accrue. Ils confortent leur image de marque en apportant à leurs clients du contenu de qualité susceptibles de les intéresser. Bien entendu, cela apporte également un complément de chiffre d’affaires.

 

La plupart de ces livres sont de grande qualité, mais ne pourraient pas intéresser un éditeur, car la clientèle est trop restreinte pour espérer amortir les frais d’une maison d’édition traditionnelle. De plus, le livre étant destiné avant tout aux prospects ou clients, il est inutile de faire appel à un éditeur pour toucher les lecteurs, l’entreprise peut le faire directement. Elle contrôle ainsi totalement le contenu du livre, le calendrier de la publication, et maximise ses revenus en évitant un intermédiaire.

 

Marianne* est une professionnelle de la communication animale. Installée à son compte, elle offre ses services aux propriétaires d’animaux. En novembre 2015 elle publie un livre au format papier pour expliquer son activité et donner des conseils à ses clients. En 1 an elle a vendu 460 exemplaires et encaissé 2600 €. Parmi les lecteurs séduits par son livre, certains sont devenus des clients.

 

Marc* est médecin généraliste. Il s’est spécialisé dans les questions du bilinguisme des enfants. En août 2015 il autoédite son livre, fruit de plusieurs années de recherches et de réflexions. 18 mois plus tard, quelque 800 exemplaires ont été distribués. Ce livre lui a permis d’expliquer en profondeur ses recherches et d’asseoir sa légitimité auprès des autres spécialistes du sujet. (Les prénoms marqués d’une étoile * ont été modifiés)

 

Yohan et Jean-Loup sont professeurs de Yoga et coaches en développement personnel. Ils ont mis en commun leurs connaissances et autopublié leur livre fin 2016. En février 2017, en deux mois à peine, ils ont vendu 300 exemplaires et réalisé près de 8000 € de chiffre d’affaires. Cinq autres livres sont en préparation.

Je pourrais citer bien d’autres exemples d’auteurs qui se sont approprié l’autoédition pour parvenir à leurs fins : des auteurs hybrides (publiés en maison d’édition pour certains livres et en autoédition pour d’autres) qui s’aventurent dans de nouveaux genres littéraires et testent l’accueil des lecteurs.

 

D’autres, encore, pour qui l’autoédition est devenue une activité professionnelle à part entière et qui souhaitent en vivre (certains – peu nombreux à ce jour – y parviennent déjà).

 

Un phénomène aux diverses facettes qui s’installe dans la durée

 

Contrairement à une idée encore répandue, l’autoédition ne se résume pas à être un tremplin vers les maisons d’édition ou une Cour des miracles pour auteurs aigris que le monde cynique de l’édition refuserait de reconnaître à leur juste valeur. Elle représente aujourd’hui un mode d’édition pertinent qui permet d’élaborer librement de multiples stratégies.

 

En l’utilisant de manière parfois inattendue, les auteurs démontrent qu’il ne s’agit pas d’un simple effet de mode, mais que le phénomène s’installe. De par sa souplesse, elle permet à chacun de fixer ses propres objectifs, modestes ou plus ambitieux, et d’avancer à son rythme. Une mosaïque aux couleurs multiples et changeantes, riche de sa diversité et de la liberté qu’elle offre.