Les princesses dans les contes sont-elles condamnées à faire le ménage ?

Auteur invité - 22.11.2017

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Le 30 octobre dernier, Le Monde concluait son éditorial, intitulé #metoo ou #balancetonporc, le flot ne s’arrêtera pas, sur cette phrase : « Ce qui se passe depuis quelques semaines est un profond bouleversement, qu’il faut d’abord chercher à comprendre, puis sur lequel hommes et femmes doivent bâtir ».

par Cyna Bel


Death to Disney princesses
randy stewart, CC BY SA 2.0

 

Parler de « profond bouleversement » pour le #balancetonporc me paraît optimiste. La lutte contre les discriminations envers les femmes existe depuis le XVIIIe siècle, et les discriminations depuis que les femmes sont femmes. Et on redoute toujours de dire les noms des porcs en question.

 

S’agissant de le comprendre... En lisant le mois dernier à ma nièce de cinq ans son magazine, Les p’tites princesses, je me suis dit que c’était assez facile de « comprendre ».

 

Ce magazine publiait un conte, intitulé Fana, la fille du désert. La jeune Fana perd sa mère et « se retrouve seule avec son père ». Elle « s’occupe gentiment de lui ». La belle-mère, elle, endosse le mauvais rôle. Jalouse, elle accable Fana de travail et tente de la faire chasser. Pourtant Fana « ne veut pas inquiéter » son père. Lui finit par abandonner sa fille, même si cela le remplit « de honte et de tristesse ». Mais Fana le rassure : « Père, ne t’inquiète pas pour moi ». Fana sera finalement sauvée par un beau prince, malgré sa grande timidité.

 

Que ce conte traditionnel soit publié dans un magazine lu en 2017 à plus de dizaines de milliers de petites filles de cinq à huit ans est atterrant, lassant, usant.

 

Quelle image donnons-nous d’elles-mêmes à nos filles ?

 

Nous leur racontons que les hommes ne sont pas capables de s’occuper des enfants ni de tenir une maison. Qu’ils ne sont pas même capables de s’occuper d’eux-mêmes. Comment s’imagineront-elles ne pas assumer les charges de la vie domestique ?

 

Nous leur racontons qu’il faut être effacée, et que les décisions sont prises par les hommes. Que leur bonheur dépendra d’eux. Comment se sentiront-elles légitimes à avoir leurs propres idées, à les assumer publiquement et à entreprendre ?

 

Nous leur racontons qu’il faut être sage et bienveillante, et ne pas se comporter comme cette marâtre mégère. Comment pourraient-elles ne pas faire passer les sentiments de leurs tyrans avant les leurs ?

 

Cela s’appelle l’intériorisation, cela permet la valence différentielle des sexes, ce concept cher à Françoise Héritier.

 

Alors, vous me direz, « Cyna, à quoi t’attendais-tu en lisant un magazine intitulé “Les p’tites princesses” ». Et bien justement, à autre chose. Les princesses aventurières, créatives ou débrouillardes, ça existe. Léia et Mononoké pour ne citer qu’elles.

 

La presse n’est qu’un exemple. Notre vie quotidienne regorge de clichés auxquels nous exposons nos enfants, depuis la signalétique du change bébé dans les toilettes aux dessins animés et films familiaux. En passant par nos règles de grammaire.

 

À quel moment le sexisme devient-il normal et acceptable ?

 

Les limites de l’acceptable sont en train de se déplacer. Nous sommes aujourd’hui témoins d’une prise de conscience, qui n’est plus circonscrite au seul cercle des féministes, de l’existence du sexisme ordinaire. Le #metoo en est l’éblouissante démonstration. Il ne doit pas en être l’unique. 

 

Il faut dénoncer jusqu’au plus petit des sexismes du quotidien. Ne plus rester silencieux.ses. Nos langues modèlent le réel : ce qui reste est ce qu’on dit. Dire les mots. Dire les noms. Dire les erreurs et les réparer. Dire à nos enfants pourquoi cette phrase est juste et pourquoi cette autre ne l’est pas. Il ne tient qu’à nous de dynamiter gaiement les stéréotypes de genre.

 

À ma petite échelle, j’ai écrit à la rédactrice en chef des p’tites princesses. « Nous avons fait évoluer le magazine », m’a-t-elle répondu. En attendant, ma nièce ne le recevra plus, le magazine. Voilà ma petite pierre pour « bâtir ». 

 

C’en est un qu’il faudrait utiliser aussi, le #bâtir. Peut-être alors qu’un jour, dans aucun livre ni dans aucune partie du monde, Fana ne fera plus le ménage à la place de sa mère et n’attendra plus un prince pour se sentir épanouie. Alors on pourra parler de bouleversement. 

 

C’est à un homme que j’emprunte les mots de ma conclusion. Parce que le féminisme est aussi une affaire d’hommes. « Il y a encore beaucoup de travail à faire pour améliorer les perspectives des femmes et des filles ici et partout dans le monde. En fait, le changement le plus important est peut-être le plus dur de tous. Et c’est de nous changer nous-mêmes. » Cet homme, c’est Barack Obama. Cette citation, elle est issue d’une lettre adressée au magazine « féminin » w. #bâtir