Lettre à monsieur Dutilleul : Nous, pirates, nous respectons la liberté d'expression

La rédaction - 24.03.2015

Tribune - lettre ouverte - Fédération des éditeurs - Salon du livre de Paris


Il y a probablement eu des moments forts au Salon du Livre, entre les auteurs et les lecteurs. Il y a aussi eu des ratages complets, comme un « débat » sur le droit d'auteur sans contradicteur organisé en présence de Pierre Moscovici, commissaire européen, Fleur Pellerin, et Małgorzata Omilanowska, ministre polonaise de la Culture. Un membre du Parti Pirate a écrit à Pierre Dutilleul, président de la fédération européenne des éditeurs et modérateur de ce débat. Nous reproduisons ici sa lettre ouverte.

 

 

Monsieur Dutilleul, Je suis François Vermorel, animateur de la section Île-de-France du Parti Pirate et c'est moi qui vous ai interpellé vendredi soir, au Salon du livre. Vous m'avez peut être trouvé impoli et je confesse que je n'ai pas l'habitude de tels éclats. À ma décharge, votre discours m'est passablement monté au nez. Et comme vous ne m'avez pas laissé le loisir d'exposer mes arguments, voici en substance ce que je voulais vous dire.

 

Vous avez présenté le rapport Julia Reda sous un jour si caricatural (où diable la députée pirate écrit-elle que « le droit d'auteur est coquille vide » ?) que j'en suis à me demander si vous l'avez lu. Si ce n'est pas le cas, vous pouvez le faire en cliquant sur ce lien : http://www.reformonsledroitdauteur.eu/

 

Ensuite, je me permettrai de vous poser quelques questions : trouvez-vous normal que Le Petit Prince de Saint-Exupéry, mort en 1945, ne soit pas encore entré dans le domaine public ? Soutenez-vous monsieur Buren quand il attaque en justice les photographes de la place des Terreaux, à Lyon ?

 

Vous avez, sans rire, affirmé que sans droit d'auteur il n'y aurait plus de production littéraire. Est-ce que Rimbaud pensait à ses droits quand il a écrit Une saison en enfer ? Et Varlam Chalamov ? Et Primo Levi ? Étrange conception que vous avez de la création littéraire...

 

 

Pierre Moscovici et Pierre Dutilleul (FEP)

Pierre Moscovici et Pierre Dutilleul (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Pour prendre des exemples moins dramatiques et plus proches de nous, il y avait au Salon du Livre des centaines d'auteurs. Avez-vous discuté avec eux ? Je ne parle pas des stars comme votre ami Éric-Émmanuel Schmitt, mais de ceux qui n'ont pas de surface médiatique particulière, ceux qui assurent 99 % de la production éditoriale. Parmi eux, combien gagnent avec leurs droits l'équivalent d'un SMIC horaire ? Et pourtant ils travaillent, ils écrivent et ils recommencent.

 

Bien sûr qu'il faut que les auteurs soient mieux rémunérés. Seulement le système que vous défendez ne le permet pas.

 

Lors de la table ronde de vendredi, il a été longuement question de livres électroniques. Aucun intervenant n'a simplement mentionné les DRM. C'est à se demander si vous saviez de quoi vous parliez ! C'est pourtant ce système de protection qui empêche le livre numérique d'être un vrai livre qui se lègue, qui se prête et surtout qui se conserve, quelle que soit la liseuse qu'on choisit d'utiliser.

 

Vous écrivez « La liberté d'expression, ce n'est pas copier ce que font les autres ». Pardonnez-moi, mais en tant qu'homme de lettres vous avez un discours un peu simple. De la scène de la galère des Fourberies de Scapin repiquée sur Cyrano de Bergerac à la préface des Yeux d'Elsa de Louis Aragon en passant par les Palimpsestes de Gérard Genette, n'y a-t-il pas moyen d'affiner davantage ?

 

Mais qu'est ce que c'est, monsieur Dutilleul, que cette liberté d'expression que vous liez avec autorité au droit d'auteur ? Une expression à la mode depuis la tragédie du mois de janvier ? Ou une valeur forte que vous entendez défendre ?

 

Pour nous, pirates, lors d'un débat la liberté d'expression implique de laisser aux opinions contraires la possibilité de s'exprimer de façon à ce que le public profite d'une multiplicité de point de vue. J'enfonce une porte ouverte ? Lors du « débat » que vous avez organisé vendredi soir, monsieur Dutilleul, vous n'avez sélectionné que des invités qui, pensant strictement la même chose, ont répété de concert un discours lisse et sans aspérité.

 

Vous avez critiqué de façon fallacieuse le rapport Julia Reda, députée européenne pirate, mais vous n'avez pas jugé utile d'inviter les représentants des bibliothécaires qui lui sont favorables. Non plus que les membres du Parti Pirate français. Lâcheté ? Paresse ? Ou volonté délibérée d'éviter qu'une opinion contraire à la vôtre puisse s'exprimer ?

 

Lorsque je vous ai interpellé, vous avez promis que la table ronde serait suivie d'un débat au cours duquel le public pourrait intervenir. Vous n'avez pas tenu parole : sitôt l'allocution de monsieur Moscovici terminée, vous avez évacué l'estrade, malgré les protestations des pirates soutenus par une bonne partie du public. Comble de la dérision, vous avez prétexté que le programme vous contraignait d'enchaîner, par une nouvelle table ronde... sur la liberté d'expression ! 

 

Cette liberté qui vous est si chère et que pourtant vous avez bafouée avant tant de désinvolture.

 

 

 

 

Monsieur Dutilleul, nous pirates nous respectons la liberté d'expression : elle est au coeur de notre projet politique. Nous respectons également les auteurs. Et nous ne sommes pas rancuniers : aussi nous vous invitons à un débat sur « Le droit d'auteur à l'heure du numérique », que nous organisons mardi 31 mars à 20h30. Nous vous promettons un temps de parole juste et équilibré et une écoute respectueuse de vos arguments.

 

Et si cette date ne vous convient pas, faites nous part de vos disponibilités : nous en programmerons une autre. La liberté d'expression, ce n'est pas une rente. Cela demande du travail et des efforts, ce que nous, pirates, ne ménageons pas.

 

Veuillez recevoir, Monsieur Dutilleul, l'expression de mes salutations distinguées.

 

François Vermorel