Livre papier ou ebook "ne sont pas des entités autonomes, mais des objets culturels"

La rédaction - 13.11.2015

Tribune - livre papier - vague numérique - objets culturels


Dans son édition du 9 novembre, L’Humanité a interpellé plusieurs acteurs de l’édition, pour qu’ils répondent à une question simple : Pourquoi le livre résiste-t-il à la vague numérique ? Parmi les répondants, Franck-Olivier Laferrère, fondateur de e-Fractions Éditions, maison numérique. L’éditeur a accepté de nous communiquer son intervention, que nous reproduisons dans son intégralité ci-dessous. On pourra également retrouver l’intervention de Jean-Yves Mollier, professeur d’histoire contemporaine, sur le site de L’Humanité.

 

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ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Pourquoi le livre résiste-t-il à la vague numérique ?

 

À lire littéralement cette question, on pourrait croire que l’objet-livre papier est une entité autonome, se supportant d’elle-même, affrontant courageusement le déferlement des éléments. De là à voir le capitaine MacWhirr de Joseph Conrad, impassible face au typhon (numérique) dans la mer de Chine, ou le combat colossal des Kaiju et des Jaeger sur les rives du Pacifique dans le film de Guillermo Del Toro, il n’y a qu’un pas. 

 

Pourtant chacun sait, ou devrait savoir, que le livre papier, comme son pendant numérique, ne sont pas des entités autonomes, mais bien des objets culturels portés par des acteurs économiques. Dans le cas présent, pour majorité, ce sont les mêmes. 

 

Donc, si le livre papier résiste, c’est avant tout parce que les grands acteurs économiques de la chaîne du livre n’ont pas fait le choix de le laisser tomber, pas même celui de céder une véritable place, même petite, au livre numérique. 

 

Ils ne l’ont pas fait parce qu’aujourd’hui, leur stabilité économique et financière repose essentiellement sur la distribution des objets-livres papier, sur le transport de ceux-ci depuis l’imprimerie jusque dans les librairies, puis des librairies où ils ont en moyenne passés quatre à six semaines, aux lieux de stockage où sont entreposés les invendus, puis, enfin, lorsque l’éditeur, exsangue, n’en peut plus de payer, vers le lieu de leur destruction. Ainsi va l’absurdité de la chaîne du livre papier que nous ne défendons qu’à tout en ignorer.

 

"Peut-on être optimiste quant à l’avenir de la diffusion de la création littéraire et de la pensée auprès du plus grand nombre ?"

 

Qu’à tout en ignorer, certes, mais aussi, sans doute, parce que l’objet-livre papier, bien avant l’avènement du numérique, a fini par cannibaliser ses contenus (la littérature, la poésie, le théâtre ou la philosophie) et sa fonction, d’être ce transport favorisant la diffusion de ces contenus depuis leurs auteurs jusqu’aux lecteurs. Parce qu’en un mot, l’objet-livre papier est devenu le doigt que regarde l’idiot quand on lui montre la lune.

 

À dire vrai, pour moi qui vois dans la littérature et la philosophie des nourritures essentielles pour mieux vivre, mieux penser et mieux analyser le monde qui m’entoure, la seule question qui vaille d’être posée est la suivante : peut-on être optimiste quant à l’avenir de la diffusion de la création littéraire et de la pensée auprès du plus grand nombre ?

 

N’étant pas fait du bois des déclinistes à la petite semaine qui nous rebattent les oreilles de leur jouissance à imaginer le pire, je serais tenté de dire oui. Oui, à condition que nous laissions au numérique, et plus spécifiquement aux livres numériques la possibilité de réussir une nouvelle révolution dans la démocratisation de l’accès de tous aux contenus. 

 

Cela implique des choix forts en faveur d’une politique tarifaire basse, de la suppression des verrous (DRM), et ce d’autant plus dans ce monde où, non, malheureusement non, le livre de littérature ou de philosophie n’est pas le bien culturel que les gens souhaitent pirater prioritairement, tant s’en faut, d’une bonne rémunération des auteurs et de la facilitation de l’acquisition de ces contenus par les bibliothèques auprès de tous les libraires indépendants.

 

Soit, à peu de choses près, exactement le contraire de la politique pratiquée actuellement par les géants de l’édition tant en matière de tarifs, de verrous numériques que de facilitation d’accès des bibliothèques et donc des publics les plus démunis.

 

Pourtant il n’y a qu’au prix d’inventer une nouvelle chaîne du livre fonctionnant comme un cercle vertueux que nous ne serons pas, demain, à devoir amèrement regretter la bonne santé de l’objet-livre papier au détriment de sa fonction première et de ses contenus dont la large diffusion est essentielle à notre démocratie…

 

par Franck-Olivier Laferrère

 

 

NdlR : on pourra retrouver les différents textes parus dans L'Huma, à cette adresse.