Loi Travail : “Appeler à la révolte, au débrayage, à la désobéissance, oui”

La rédaction - 11.03.2016

Tribune - Myriam El Khomry - Loi Travail société - France politique avenir


Il intervient régulièrement dans nos colonnes, pour apporter une autre parole touchant au métier d’auteur. Écrire, la belle affaire, mais s’impliquer, s’engager... Prenons l’exemple de la loi Travail, portée par Myriam El Khomri : cette dernière mobilise l’attention, particulièrement contestée, au sortir d’une journée d’action, ce 9 mars. L’écrivain Neil Jomunsi apporte quelque chose au débat. Au risque d’agacer un peu plus le président de la République.

 

 

Par Neil Jomunsi, sur Page 42

 

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CC BY ND 2.0

 

 

AGIR MAINTENANT, SINON NOUS ÉCHOUERONS

 

En dramaturgie, on appelle ce moment le 1er pivot : juste après l’introduction, avant le début de l’histoire à proprement parler. Ce pivot narratif est marqué ce qu’on appelle par un incident déclencheur : il s’agit d’une situation où le protagoniste est confronté à un choix. De ce choix ne peuvent en général émerger que deux options : embarquer définitivement pour un voyage à l’issue incertaine ou opter pour le statu quo. C’est à ce moment de la narration que nous nous situons.

 

Malgré la pluie et les mauvaises langues, la mobilisation contre la « Loi Travail » du gouvernement Valls a connu un sursaut mercredi dernier avec l’expression dans les rues d’une colère populaire. Les cortèges, souvent denses, ont défilé dans le calme en dépit d’une fureur sourde et sous-jacente. Et maintenant ? C’est bien dans le « maintenant » que se situe le problème. Que faire maintenant ?

 

En dépit de ses postures défiantes, le monde politique tremble. L’économie a peur elle aussi — c’est presque un pléonasme. Ce qui pourrait perturber l’ordre doit donc être combattu, que ce soit par la force, la moquerie ou le dédain : car l’ordre en place possède sa propre dramaturgie, sa propre histoire, qu’il ne compte pas laisser contaminer par des narrations extérieures. Qui pourrait lui en vouloir ? C’est une réaction naturelle quand on se trouve dans la position de la proie. Car il ne faut pas se tromper : nous sommes des prédateurs qui s’ignorent. Nous avons le pouvoir de renverser ce gouvernement, comme nous avons le pouvoir de tourner le dos au système politique actuel. C’est une simple question de volonté, de choix. Le choix du héros face à l’incident déclencheur.

 

Nous avons là une occasion historique, et, comme les éclipses solaires, ces occasions sont très rares. Elles sont le fruit de conjonctions. Nous sommes à un carrefour, et nous ne devons surtout pas nous arrêter en si bon chemin. Ne nous y trompons pas : la « loi Travail » est un épouvantail qu’au besoin, le gouvernement retirera ou pire, amendera juste ce qu’il faut pour tiédir les colères. Ne nous laissons pas prendre à ce tour vieux comme le monde : s’ils ont annoncé un report de son examen, ce n’est pas pour prendre le temps de la réflexion, mais pour atténuer la fureur. Le gouvernement connaît le storytelling. Il sait que si on laisse le protagoniste — nous — s’essouffler, il finira par gagner à l’usure. Parce que c’est humain, nous zappons, nous passons à autre chose, nous avons notre vie à poursuivre, notre propre histoire à compléter, et puis tant pis si on a raté cette occasion, d’autres se présenteront, les générations futures se débrouilleront…

 

Voilà ce que se sont dit les générations précédentes. Voilà où ce renoncement permanent nous a conduits.

 

L’instant est capital. Le gouvernement temporise, car il sait qu’à force, nous nous tairons. C’est ce que le peuple finit toujours par faire. Se taire. Passer à autre chose. Allumer la télévision, oublier. Se consoler en silence, honteux. Écouter à la radio, les dents serrées, ceux qui prédisaient que cette manifestation ne serait qu’un pétard mouillé et qui se gargarisent d’avoir eu raison. Ils ont une responsabilité, tout comme des parents qui diraient à leur enfant qu’il n’a aucune chance de réussir tel ou tel défi qu’il s’impose : avouer qu’ils avaient raison, qu’après tout on se faisait des idées, qu’on était irréaliste, c’est tellement confortable — « prophétie auto-réalisatrice ».

 

"la « loi Travail » est un épouvantail qu’au besoin, le gouvernement retirera ou pire, amendera juste ce qu’il faut pour tiédir les colères"

 

 

Si nous échouons, ils ne manqueront pas de pérorer. Mais cet échec sera d’abord le nôtre, comme il a été celui des générations précédentes. Nous sommes responsables. Le monde politique, lui, ne l’est plus depuis longtemps, même s’il tient encore à faire illusion pour que certains élus puissent garder leur fauteuil.

 

Exiger le retrait de ce projet de loi n’est pas suffisant. Ce n’est que le début — l’introduction, le moment où tout se joue. Bien sûr que cette loi doit être rejetée, mais avec elle la souffrance au travail, la course à l’argent, la violence sociale et le manque d’empathie. En vérité c’est toute la machine sociale et politique que les générations précédentes ont construite qui doit être arrêtée, mise au rebut, démantelée. La loi Travail est un commencement, mais elle ne doit être considérée QUE comme un commencement. Nous avons du pain sur la planche pour rendre ce monde meilleur. Car si l’on considère le retrait comme le but à atteindre, il suffit que le gouvernement retire et tout sera réglé. Statu quo. Retournez chez vous. Ils y ont déjà pensé. Ils ont un plan d’action, mais il est éculé. Nous en connaissons les rouages. Profitons-en avant de perdre notre énergie. C’est une question d’heures, de jours tout au plus.

 

Alors c’est dur, mais il faut y aller avant de retomber dans l’apathie, dans la frénésie de l’actualité, dans la peur du terrorisme ou la course à l’élection présidentielle. Le projecteur saura toujours se braquer sur autre chose pour nous égarer. Soyons réalistes, accrochons-nous à nos convictions et à nos idées comme si elles s’inscrivaient dans notre chair. Aucune politique ne nous sortira de ce fossé, qu’elle soit de droite ou de gauche, d’extrême-droite ou d’extrême-gauche. Alors il faut se mouiller, que chacun prenne ses responsabilités. Appeler à la révolte, au débrayage, à la désobéissance, oui, mais donner une date, une heure, un lieu précis et un plan d’action. S’organiser non pas en d’interminables assemblées générales, mais dans l’énergie qui nous anime en chaque instant. Capitaliser sur la force du moment, sur la rapidité d’action.

 

Si les salaires sont coupés, prendre ses responsabilités et chercher la nourriture là où elle se trouve. S’il faut occuper une place, une rue, un bâtiment, s’équiper de sacs de couchage et se préparer à rester là des jours, des semaines, des mois s’il le faut. Il n’est plus question de postures. Il n’est plus question de positions. Il faut non seulement s’engager, mais matérialiser cet engagement. Je ne dis pas que c’est facile. Au contraire, je dis que c’est très difficile. Cela suppose de laisser beaucoup de choses derrière soi, de renoncer à des possibilités, de balayer des certitudes. Cela demande de se mettre en danger.

 

Puis proposons. Mettons nos idées sur la table, puis mettons-les tout de suite en application, à l’échelle d’un individu, d’une communauté, d’un village. Rendons à la France les moyens d’être une défricheuse des consciences, un modèle d’expérimentation, un lieu où rien n’est immuable, où tout peut être renversé. Réinventons. Mais réinventons maintenant, dans la rue, sur les places, dans les salles de pause, et plus seulement derrière nos écrans.

 

 
Storyfication #0 : c'est quoi, une bonne histoire ?

Dans Storyfication, je parle des histoires qu'on raconte et de celles qu'on nous raconte. Cet épisode est le numéro 0, je le considère comme un pilote, c'est pas toujours facile de commencer mais il faut bien se jeter à l'eau. Cette vidéo traite donc des différentes méthodes censées nous aider à écrire une bonne histoire. J'espère qu'elle vous plaira ! (et soyez indulgents...)------------------QUELQUES LIENS UTILESPour soutenir Page42 et Storyfication sur Tipeee, et ainsi devenir l'un de mes généreux mécènes, c'est ici : http://bit.ly/page42-tipeeeMon blog est ouvert 24/7 et même les jours fériés :http://www.page42.orgOn peut en discuter sur Facebook et Twitter : https://www.facebook.com/NeilJomunsi/https://twitter.com/NeilJomunsiOn peut, et on doit, regarder "Plan 9 from Outer Space" d'Ed Wood sur archive.org : http://bit.ly/1LbJjMZMusique :- Happy Ukulele, par Dean Caedab (via Jamendo)- M101, par F.T.G (via Jamendo)

Posté par Neil Jomunsi sur mercredi 9 mars 2016

 

 

Nous, humains, obéissons à des logiques dramaturgiques. Si la narration ne prend pas, si elle manque d’énergie, elle retombe aussi rapidement qu’elle était apparue et retourne à l’oubli. Se présente à nous une chance historique qui, si on la laisse s’échapper, ne se représentera pas avant longtemps. Il faut avoir conscience de cela. Nous n’avons rien à perdre, pourquoi hésiter ?

 

À un moment de nos existences où la plupart d’entre nous occupent son premier job, donne naissance à ses premiers enfants, il faut que nous puissions nous regarder dans le miroir dans vingt ans et dire « nous avons fait ce qu’il fallait ». Ne pas reproduire sur le social les erreurs que nos parents et grands-parents ont commises sur l’écologie. Si nous en sommes là, ce n’est certes pas notre faute. Mais si nous ne disons rien, si nous laissons faire, alors cette faute nous sera transmise : elle deviendra la nôtre.

 

« Vous êtes ici », dit la pastille posée au début de la frise chronologique. Nous n’en sommes qu’au début. L’histoire n’a pas encore commencé. C’est à nous, maintenant, de mettre le feu aux poudres.

 

 

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