"Nous avons besoin de droits d’auteur décents. C’est urgent. Nous sommes en danger"

La Charte - 22.07.2015

Tribune - auteurs jeunesse - lire short - enfants lecteurs


Depuis des mois, les auteurs ont multiplié les manifestations au cours des grands événements littéraires. Attirer l’attention, sur la situation financière précaire, la paupérisation des créateurs... Fleur Pellerin, annonçant une fête jeunesse autour de la littérature, avait pourtant assuré : « Les bons résultats économiques de la filière ne doivent pas faire oublier les inquiétudes des créateurs, et j’y suis sensible. » 

 

Aujourd’hui, les auteurs jeunesse, une fois de plus, alertent : « Si le livre était une pomme, les auteurs gagneraient... les pépins », avaient-ils assuré en novembre, l’an dernier. La tribune que communique aujourd’hui la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse ne dit pas autre chose. Elle le répète. Encore.

 

Les auteurs bientôt tous à poil

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Du 17 au 31 juillet, c’est la fête de la littérature jeunesse. Les auteurs qui nous ont fait rêver dans notre enfance sont victimes d’une précarité grandissante. Droits d’auteurs de misère, manque de considération, Carole Trébor, écrivain, tire la sonnette d’alarme. Tribune co-écrite avec Marie Pavlenko, administratrice de la Charte des auteurs et Valentine Goby, vice-présidente.

 

Nous nous réjouissons de cet événement qui encourage la lecture auprès des enfants et des adolescents, de cette mise en avant de nos œuvres. Mais n’oublions pas ceux qui les créent, et qui vivent dans une précarité grandissante : les auteurs jeunesse.

 

L’auteur offre le terreau, le socle sur lequel l’enfant pourra nourrir sa réflexion et enrichir son imaginaire. Il joue un rôle primordial dans le cheminement des plus jeunes : il éveille les consciences, forge les citoyens de demain. Il aide à grandir et à penser. Pourtant, il occupe une fonction sociale oubliée ou dénigrée.

 

Mal rémunéré, déconsidéré, il est trop souvent exploité. Loin des caricatures des films américains, qui mettent en scène des écrivains travaillant dans leurs villas à baies vitrées, posées devant la mer, l’auteur jeunesse vit souvent dans des conditions déplorables.

 

L’auteur jeunesse, cet éternel stagiaire

 

La qualité et la diversité de la littérature jeunesse sont reconnues et appréciées de nombreux professionnels des secteurs liés à l’enfance : maîtres des écoles, professeurs, éducateurs, bibliothécaires.

 

L’auteur doit être capable de dialoguer avec une classe, de manier des concepts intéressants, de maintenir un suspens, mais dans les faits, il est considéré comme un stagiaire. Ou un déjà-nanti.

 

Dans tous les cas, un être plus proche de ses personnages de papier qu’un humain de chair et de sang : il n’a pas besoin d’argent pour vivre (l’argent, c’est sale, tellement loin de l’idée romantique et bohème que l’on associe à la création...).

 

Au nom de quel principe l’auteur jeunesse est-il le seul à ne pas pouvoir vivre des livres qui n’existeraient pas sans lui ? Même les écrivains reconnus par la critique, primés, qui vendent des dizaines de milliers d’exemplaires ne peuvent pas vivre de leurs œuvres. Tout juste peuvent-ils survivre.

 

6 % seulement de droits d’auteur

 

Pourquoi l’auteur jeunesse est-il si mal rémunéré ? Il touche en moyenne 6 % de droits d’auteur par livre vendu (dans le cas des albums créés par un binôme, la réalité se situe souvent autour de 2 % ou 3 % chacun), contre 10 % dans les autres domaines (bande dessinée et littérature générale).

 

Aucune raison, ni artistique ni économique, de légitimer cette sous-rémunération. À moins de se pencher sur des habitudes ancrées dans l’histoire, mais complètement obsolètes : les premières artistes de la littérature jeunesse étaient des femmes, qui défendaient peu leurs droits et ne prétendaient pas vivre de leurs écrits.

 

L’auteur porte peut-être aussi le poids du mépris pour son lectorat, des marmots braillards dont le goût ne saurait sanctionner de la grande littérature. Dès lors, l’auteur n’aurait pas la même valeur.

 

Quelle autre explication ? Les coûts de fabrication ? Un roman jeunesse et un roman adulte sont fabriqués de façon identique. Les ventes ? La littérature jeunesse est un secteur florissant (un livre vendu sur quatre est un livre jeunesse) et par ailleurs, la rémunération dont il est question ici est un pourcentage.

 

L’auteur est infantilisé et méprisé

 

Un auteur paie sa sécurité sociale (très cher), sa mutuelle, sa retraite, à des taux exorbitants. Il n’a pas droit au chômage. Aujourd’hui, le RAAP (le Régime de retraite complémentaire des artistes et auteurs professionnels) entend augmenter les cotisations à 8 % malgré les concertations tendues avec les syndicats et associations d’auteurs.

 

L’auteur est méprisé, infantilisé. Il n’a aucune voix au chapitre.

 

Or il a le droit de vivre de sa création, d’en attendre une rémunération décente et une protection sociale correcte. C’est son droit inaliénable, celui de vivre de son travail, de son métier, car oui, nombre d’auteurs jeunesse revendiquent le droit de consacrer tout leur temps à l’écriture, de ne pas en passer par un emploi alimentaire pour pouvoir travailler.

 

Nous ne voulons plus séparer la qualité de notre création de la qualité de nos rémunérations. Pour être libres de nous exprimer, pour continuer à écrire de belles œuvres, nous avons besoin de droits d’auteur décents.

 

C’est urgent.

 

Nous sommes en danger

 

À l’heure où la France s’apprête à fêter la littérature jeunesse, nous lançons un cri d’alarme : sans l’intervention des pouvoirs publics, sans une prise de conscience globale de leur réelle situation matérielle, les auteurs jeunesse vont mourir.

 

Le risque ? Un appauvrissement de la littérature jeunesse, qui, loin de la pluralité actuelle, finira par se cantonner à quelques énormes vendeurs et à des importations anglo-saxonnes adaptées au cinéma.

 

La littérature jeunesse française est en danger. Parce que ses auteurs sont en danger.

 

Mesdames et messieurs les décideurs, lecteurs, libraires, bibliothécaires, faites savoir que vous nous soutenez, pour qu’enfin les auteurs puissent vivre de leur plume et que la littérature jeunesse française continue d’être aussi foisonnante et multiple.

 

Dès la rentrée littéraire, une pétition sera lancée pour sensibiliser le grand public aux scandaleuses conditions de rémunération de la profession.

 

La charte des auteurs et illustrateurs jeunesse