Marcel Proust, la négation de l'homme moderne ?

Clément Solym - 19.02.2010

Tribune - Marcel - Proust - negation


Qu’est-ce que le style chez un auteur ? Le style, c’est un regard sur le monde qui lui est propre ; c’est un angle de vue particulier, un angle d’attaque aussi (pour peu que l'auteur soit guerrier). En littérature, il y a « style » à chaque fois qu’il nous est donné à lire une langue reconstruite, une langue recomposée et réassemblée. Prenons Proust.

Parmi ceux qui lisent - comprenez : ceux qui sont encore capables de consacrer, disons une à deux heures par jour à la lecture - nombreux sont ceux qui n'ont jamais lu Proust ou bien, qui s'en sont détournés dès les premières pages. Pourquoi ça ?

Ce qu’ils n’aiment pas chez Proust : c’est son style. Et son style, qu'est-ce au juste ? Le style de Proust, c'est le choix de ses personnages ; le choix qu’il fait de nous parler d’un tel plutôt que d’un autre, et plus important encore : ce qu’il en dit et comme il le dit.

Force est de constater que les lecteurs se moquent pas mal de ce que Proust choisit de nous dire. Ce ne sont pas des personnages de Proust dont ils n’ont rien à faire, mais du regard que l'auteur porte sur eux. On pourrait prendre les mêmes personnages et décider d’en dire autre chose et autrement ; et là, ça changerait tout, bien évidemment.

Le plus grand mérite de Proust, sans aucun doute, c'est d'avoir contribué à réconcilier les humanités avec les sciences sociales - la littérature avec la sociologie. Mais... reste Proust lui-même. Pourquoi a-t-il fait cette œuvre-là et pas une autre ?

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Proust et la fulgurance du passé. Fulgurance du souvenir - celui de l’enfance, de l’adolescence et des premières années de l’âge adulte -, qui vient comme un boomerang terrasser Proust et le clouer au lit.

Que le passé puisse avoir un tel impact sur cet auteur, les lecteurs ne s’en préoccupent guère ; et pourtant, s’ils s’en souciaient un instant, cela les rapprocherait très certainement de Proust. Ils ne pourraient pas ne pas sentir concernés par cette expérience, comme nous tous, lecteurs de Proust ou pas.


Chez Proust, tout est passé, tout appartient au passé : ses personnages aussi - figures du passé de Proust, s’entend. Son présent ne lui sert qu’à se rapprocher du passé. Proust ne disait-il pas : « Un livre est un cimetière » ? Et ce passé, indissociable de sa personne, commence dès son plus jeune âge : à 20 ans, il est déjà dans le passé de ses 10 ans ; à 30, dans celui de ses 20 ans.

Pathologiques cette situation et tous ces souvenirs qui, sans contrôle, viennent envahir sa conscience d'être au présent. Chez Proust, le moindre rappel du passé lui fait l'effet d'un événement capital, d'une importance démesurée : une importance extra-ordinaire ; chez lui, chaque souvenir est un traumatisme en puissance, car son présent et son avenir, ne seront jamais à la hauteur de son passé, puisqu’il ne s’investit pas dans son propre avenir, faute d'en reconnaître la nécessité.

En tant qu’être humain - être humain au sens moderne du terme : s’entreprendre et advenir -, Proust a cessé d’avoir un avenir, très tôt. Pour cette raison, Proust ne peut que se retourner sur lui-même. Et plus il se retourne, plus il souffre, ou bien, plus ses souvenirs le terrassent d’émotion : ce qui revient au même.

Proust est né très vieux dans un monde très jeune. C’est le paradoxe. N’oublions pas que Proust a 29 ans en 1900 ; et ce siècle qui arrive est le siècle d’avenir par excellence, quand on sait ce qu’il adviendra. A l’entrée de ce nouveau siècle qui grandira très très vite, Proust est déjà un homme du passé dans sa manière de conduire son existence, de l’acheminer, en ne donnant… justement, aucune direction à cette existence, sinon une seule : celle qui le renvoie à son passé. Alors que l'avenir est la seule direction envisageable pour un individu de son âge - normalement constitué.

De là à penser que Proust (rentier-boursicoteur) serait la négation même de "l’Homme Moderne" : s’entreprendre, advenir, mettre en échec tous les déterminismes...

D'autre part, on ne manquera pas de noter que l'œuvre de Proust est le plus souvent une œuvre-refuge pour ses admirateurs inconditionnels ; un rempart, l'œuvre de Proust, contre ce monde moderne dont la nécessité historique leur échappe : tout ce qui nous y a conduits et continuera de nous y conduire ; même si l’on se gardera bien de leur demander d’y adhérer.

En effet, comment pourraient-ils, comment pourrait-on, nous tous ?

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Certes, vivre, c'est accumuler du passé. Être capable, à tout moment, de convoquer ce passé, c'est prétendre à l'immortalité : adoration perpétuelle de soi jusqu'à l'extase ; grandissement épique de sa propre histoire familiale et sociale avec l'éternité pour leurre et le mensonge comme clé de voûte, car, le plus souvent, se souvenir, c'est se mentir...


L’expérience existentielle de Proust - expérience initiatique -, c’est une vérité sur lui-même, et cette vérité le désarçonne, lui fait perdre tous ses moyens et le condamne très tôt, à son insu et tous ses personnages avec lui, à l'immobilisme, l'oisiveté et la mort - et pas seulement à cause d’une santé fragile...

Avec pour seul secours : l’écriture. Et seul recours : le souvenir et l’émotion suscitée par cet exercice épuisant de remémoration qui a tous les accents d’une... auto-commémoration.

Tel est son style.

“La nausée” de Sartre, à côté de cette expérience fulgurante qui frappe Proust de plein fouet et au plus profond, c’est trois fois rien : juste une petite déprime.