Mescherscompatriotes : Diderot, le silence et les discours indéchiffrables

Auteur invité - 28.04.2020

Tribune - Tribune - Confinement epidemie - sens et poids des mots


Je me souviens de cette (mauvaise) blague d’une mère au moment du passage en caisse au supermarché qui menaçait sa fille de devenir caissière si elle n’étudiait pas bien à l’école, et la caissière de répondre qu'elle était bac + 5… qui oserait la répéter aujourd’hui ?
 
par Dominique Lin
 
Crédit Dominique Lin 


La seule promotion que ces femmes ont vu sur leur feuille de paie, c’est l’intitulé de leur fonction transformé en hôtesse de caisse, mais elles doivent passer encore plus d’articles sous le scanner si elles veulent, non pas toucher une prime, mais garder leur emploi, au son mille fois répété du bip de confirmation d’enregistrement de l’article, synonyme d’enrichissement des actionnaires du groupe.

Tous les invisibles prennent leur service quand le monde dort encore, à l’heure où Paris s’éveille comme le chante Dutronc. Les éboueurs, les nettoyeurs font disparaître nos déchets, assument les emplois que les pollueurs ne se rabaissent pas à prendre. Tous les manutentionnaires alimentaires des marchés de gros remplissent nos estomacs. Les soignants quittent aussi leur foyer, mais eux, c’est la peur au ventre.

Aujourd’hui ne restent actifs que ceux dont la fonction est indispensable, et nous découvrons les sous-sols de notre société, les cellezéceux que nous ne voyons plus, et que, par remord ou bonne conscience, nous applaudissons à vingt heures au balcon, ceux pour qui nous cliquons impulsivement pour les soutenir dans une des centaines de pétitions stériles mais ô combien rassurantes quant à notre force d’action et notre engagement pour une vie meilleure.

Il n’y a pas de premier, de deuxième ou de troisième rang. Il y a les FrançaiseszélesFrançais essentiels qui nous aident à boire, manger, nettoyer et préserver notre santé.

Nous avons coupé nos liens avec tout ce qui n’était pas vital, et découvrons nos réels besoins. Plus ce moment durera, plus nous ferons le tri de ce que nous voulons vraiment.

 Aujourd’hui, nous découvrons tous ces Mescherscompatriotes qui agissent en silence, et c’est de ce silence dont je veux vous parler, et au-dessus duquel planent des discours indéchiffrables.

Une bande de canards se dandine dans la plus grande cacophonie, ne laissant derrière elle que des miasmes verdâtres.

Comment croire aux mots lorsque chacun d’entre eux est contredit dans la minute ?
Comment croire aux mots quand chaque canard de la troupe les maquille, les enrobe, les tord, les tire à lui, les vole aux autres ?
Comment croire aux mots de ceux en charge de notre nation ?

De nombreuses familles vivent un désastre, ils virevoltent, ergotent, jabotent. Des milliers de morts dont l’adieu n’aura pas lieu s’accumulent, les mots indispensables pour apaiser la souffrance du départ ne seront pas dits.

Résonnent en moi les mots de Diderot mis dans la bouche de ce chef de tribu à Bougainville :
 

Et toi, chef des brigands qui t’obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature ; et tu as tenté d’effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous ; et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien.
…/….
Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n’es ni un dieu ni un démon : qui es-tu donc, pour faire des esclaves ?
…/…
Laisse-nous nos mœurs, elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes. Nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris parce que nous n’avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu’y manque-t-il, à ton avis ? Poursuis jusqu’où tu voudras ce que tu appelles commodités de la vie ; mais permets à des êtres sensés de s’arrêter, lorsqu’ils n’auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l’étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières, la moindre qu’il était possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t’agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisse-nous reposer : ne nous entête ni de tes besoins factices ni de tes vertus chimériques. 

Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, 1772


Un peu de pudeur, messieurs !
Taisez-vous, vous êtes démasqués.


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