Mon journal de Confinement #2 : “Parce que ton enfance est mon navire”

Auteur invité - 23.03.2020

Tribune - Guilhem Meric - journal confinement - enfant parents famille


C’était hier. C’était il y a des semaines. Une éternité déjà. J’ai ouvert la porte de ta chambre, éclairée de la pâle lueur bleutée de ta veilleuse, et me suis penché pour te caresser la tête. Tu dormais comme souvent, les fesses en l’air et les mains coincées sous la poitrine, dans ta gigoteuse bientôt trop petite pour ton âge, mais au fond de laquelle tu adores te glisser le soir en riant.

par Guilhem Méric


ColiN00B, CC 0


Je t’ai collé un bisou dans le cou. Là où ta peau était encore chaude de sommeil. « Ça pique », as-tu glissé comme chaque jour avant de me tendre les bras. Mon cœur s’est gonflé, comme chaque jour lui aussi. Je t’ai sorti du lit et regardé traîner des pieds en bâillant vers les toilettes. Tes cheveux d’or accrochaient la lumière de la petite lampe du couloir comme des traînées d’étoiles.

J’avais tout préparé de mon côté : tenue soignée, petit déjeuner avec tes traditionnelles tartines au miel, sac de voyage, serviette propre et pipettes de sérum physiologique pour bien te nettoyer le nez. Cette énième laryngite qui te faisait tousser comme un petit phoque asthmatique est presque guérie. Ta maîtresse et tes copains d’école seront contents de revoir ta frimousse d’angelot tout à l’heure.

D’ailleurs, il ne faut pas traîner. Un petit bout de dessins animés le temps d’engloutir le bibi, les tartines, et on enfile le manteau, le tour de cou et le bonnet pour affronter la fraîcheur du matin. Une bonne heure de route nous attend. C’était bien plus près, à l’époque, quand papa et maman vivaient ensemble. Mais ça, c’était le temps d’avant. On s’est tous adapté et les choses roulent plutôt bien. Il suffit d’être fidèle à nos montres et de prévoir les impondérables du voyage.

Sur la route, j’ai d’abord passé la musique de la Marche Impériale de Star Wars que tu me réclames chaque fois. Puis j’ai enchaîné sur d’autres albums. Du classique toujours. C’est ce que tu préfères. Alors je sors mes vieux CD de Dark Crystal, Braveheart, Nell ou Le Retour du Roi. Toutes ces mélodies qui m’ont forgé le cœur et resteront peut-être, plus tard, dans un coin du tien. 

Le trajet passe vite. On le connaît si bien, maintenant, toi et moi. Je dois tourner un moment dans le quartier avant de trouver une place devant la maternelle. Du coup, il nous faut presque marcher au pas de course pour rejoindre l’entrée, au milieu de la cohue des autres enfants accrochés aux jupes de leurs mères. L’écrivaillon que je suis fait partie des rares papas à pouvoir amener son fils à l’école de bon matin.

J’enlève ton manteau, ton bonnet, je suspends tes affaires et ton sac de goûters à la patère au-dessous de ton prénom écrit au gros feutre. Ce prénom que tu sais reconnaître d’un coup d’œil, maintenant que tu découvres avec gourmandise ces signes biscornus qui font notre alphabet. 

Je garde le sourire devant ton petit visage grave. Tu me prends dans tes bras et je t’enlace des miens. Je te chuchote à l’oreille qu’on se revoit très bientôt. Que maman sera contente de te retrouver ce soir. Tu restes collé à moi et je profite de cet instant. Du parfum de tes cheveux qui me chatouille le nez. De ce bisou mouillé que tu m’offres avant de t’arracher à moi et entrer en classe, sous le regard bienveillant de ta maîtresse.

Je repars enfin, le cœur un peu lourd. Tout seul dans cette voiture où résonnait il y a encore un instant le tintement de ta voix. Je m’attarde un moment, le temps d’écouter le bruissement lointain de l’école et d’envoyer un message à ta maman pour lui dire que tu es arrivé à bon port.

Puis je reprends la route. Sans me douter que tes bras, ton parfum, tes bisous me seront défendus pour longtemps.

Ce virus dont on commençait à s’inquiéter au journal télévisé nous a brusquement séparés. Plongés dans le marasme de l’absence et du doute. Dans un étrange cauchemar dont je peine encore à cerner les contours.

Heureusement, j’ai la chance que tu aies une maman formidable. Chaque jour, nous prenons de nos nouvelles. Chaque jour j’entends claironner ta voix de stentor au téléphone ou te regarde faire le pitre sur Skype. On s’envoie des bisous de loin ; des bisous farceurs ; des bisous en fleurs. En faisant comme si on allait se voir demain. Comme si tout ça était anodin.

Je ne suis qu’un petit auteur, mon fils. Un jongleur des mots aux acrobaties un peu tristes. Parce que ton enfance est mon navire. Parce que tes rires soufflent sur les voiles de mes rimes. Et que sans toi, je chavire.


On fait comme si, de Calogero, à l'origine de ce texte

 
Tu ne comprends pas bien ce qui se passe. Et moi, je ne sais pas bien ce qui se passera. Dans quinze jours, trois mois, plus peut-être ? On navigue tous à vue. Égarés dans ce brouillard qui semble nous éloigner chaque jour un peu plus de l’horizon. 

Alors j’écris. J’écris pour rester vivant. Présent. Pour ne pas voir sombrer notre beau navire dans l’abime de l’impuissance. J’écris pour avoir le sentiment d’être encore utile, d’être un peu moins loin de toi. J’écris pour tous ceux qui ont besoin de partager leur peine, leur douleur, leur détresse. Pour ces parents, ces enfants que le confinement a arrachés les uns aux autres. Pour nous tous qui aimerions étreindre nos amis, nos proches et ne le pouvons plus. 

Ces épreuves ont au moins le mérite de nous faire prendre conscience de ce qui compte le plus. Des êtres que nous chérissons vraiment, envers et contre les différends, les rancœurs, les reproches parfois échangés, à tort ou à raison. 

Nous sommes tous sur ce grand navire. Embarqués dans une étrange aventure dont nul ne saurait prédire le dénouement. On l’espère heureux. On le souhaite lumineux. En sachant pourtant, au fond de nos cœurs, que plus rien ne sera comme avant.

Parce que le monde aura changé. Parce que nous aurons changé. 

Parce que ta famille, mon fils, refleurira. Je te le promets.


Romancier et scénariste, auteur de 6 ouvrages, Guilhem Meric organise une campagne de financement participation pour son prochain ouvrage, Krog Macherok, roman éco-féérique, au croisement du Petit peuple et des enjeux environnementaux. Plus d’informations, ici.
 
 


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