Mon journal de Confinement : “Au premier reniflement, elle refoulait grave”

Auteur invité - 20.03.2020

Tribune - Guilhem Méric - romancier scénariste - écrivain confinement


Si certains auteurs parviennent à affirmer sans que la moustache ne leur défrise que le confinement est propice à l’écriture, d’autres — moins président du jury Goncourt, certes — jettent un regard plus global. Guilhem Méric, romancier et scénariste, propose à ActuaLitté un texte, premier d’une série, « sur mon expérience et ma vision de ce confinement qui nous concerne (presque) tous. En tant qu’auteur... et être humain, tout simplement ». 

Et ça vaut le détour.


harutmovsisyan CC 0


 

Mon journal de Confinement #1



Ce temps-là, je le sentais venir. Comme une drôle d’odeur dont je n’arrivais pas à déterminer si elle était bonne ou mauvaise. Au premier reniflement, elle refoulait grave. Comme un parfum avarié, une espèce de pourriture venue des abysses... 

Au second reniflement, je me suis dit qu’elle était partie pour s’installer un bout de temps. Qu’on allait devoir s’y faire. Et lui éviter de devenir insupportable dans nos vies. Fermées les portes, les fenêtres ; oubliées les longues balades, les repas entre amis au resto, les soirées au ciné... Remises aux calendes grecques mes recherches de boulot, mes « démarches actives » pour lesquelles j’ai trimé pendant quatre mois avec les bonnes âmes de l’Espace Emploi de Montpellier (pas le Pôle Emploi, hein, je suis pas maso).

Je fais taire l’angoisse aussi souvent, aussi longtemps que je peux. Cette bête immonde, au souffle putride, qui me chuchote des insanités à l’oreille. Sur ma famille, mes amis, moi-même... Et pour ça, je me recentre sur ce que je sais faire de mieux : écrire. Créer de belles histoires, de belles images...

Aujourd’hui, je vais pouvoir me poser pour mettre en page le recueil de poèmes de mon père, qui me harcèle depuis des mois pour que je daigne enfin y mettre le nez. J’en profite aussi pour écrire dans le « Livre de Papa » que la maman de mon fils m’a acheté pour lui raconter ma drôle de vie. Pour qu’il ait plus tard une trace particulière, écrite de mes pattes de chat, enrichie de photos de sa famille paternelle... Rien de virtuel. Du solide. Du papier. De l’âme couchée sur quelques feuilles qu’on aimerait immortelles. Et puis tiens, je m’en vais aussi peaufiner mon dernier roman jeunesse, avec le concours talentueux de mon accompagnatrice littéraire.

Chaque jour, le matin vient. Le soleil donne, souvent. Chez mes parents, j’ai la chance de pouvoir l’apprécier. De sentir sa chaleur sur ma peau, dans un coin du jardin. Même s’il fait déjà trop chaud pour la saison. J’en profite maintenant, car cet été sera sûrement trop brûlant pour le supporter. 

De toute façon, c’est bien ce que nous enseigne ce virus, non ? Profiter du jour présent. De ceux qui sont près de nous. Car il nous rappelle, si besoin était — et il l’est pour certains — notre foutue condition de mortels. L’idée que tout peut s’arrêter sans prévenir, sur un simple claquement de doigts. 

C’est dur à avaler. Mais c’est la vérité. Celle que nous nous cachions, durant toutes ces années, à courir à fond de train, à être sans cesse dans l’hyperactivité. À ne plus nous regarder vraiment. À ne plus voir la nature qui nous entourait, qui nous donne tant, avec cette indéfectible générosité que nous savons si peu lui rendre.

Cette sale odeur, au bout du compte, n’est peut-être pas si horrible que ça. C’est surtout qu’elle est nouvelle. Inédite. Inconnue. Elle nous traverse, tous, des plus précaires aux plus nantis, pas seulement pour semer le malheur et la mort... mais pour ramener un paquet de nous à la Vie. La vraie Vie. 

C’est en tout cas ce que me chuchote l’autre part de moi-même. Celle qui fait la sourde oreille à la bête immonde. Celle qui écoute le monde et la petite voix au fond de mon âme.

Je veux croire que cette épreuve que nous vivons, aussi dramatique et angoissante soit-elle, fera de celles et ceux qui l’auront vaincue des êtres meilleurs. Des êtres nouveaux. Qu’elle nous fera enfin changer profondément, partout dans le monde. Qu’elle enracinera en nous une vision fraternelle et lumineuse de l’avenir. Un avenir où les droits de la nature et des animaux seront enfin reconnus et respectés. Où l’accumulation de biens n’aura plus de sens. Où ceux qui sauvent des vies seront plus applaudis et mieux rétribués que ceux qui portent des maillots. Où le nous, une fois pour toutes, sera plus fort que le je. 

J’ai sans doute l’air bien naïf, me direz-vous. Un ravi de la Crèche qui ne sait pas voir la réalité en face. Pourtant, regardez autour de vous. Nous ne sommes qu’au début de cette crise, et déjà, tout est bousculé. Rien n’est épargné. Le monde bascule sur son axe comme jamais auparavant. Alors pourquoi devrions-nous nous intoxiquer avec le pire ? Le meilleur, qui sait, est peut-être devant nous.

Là-bas, derrière le brouillard opaque de nos peurs.


Romancier et scénariste, auteur de 6 ouvrages, Guilhem Meric organise une campagne de financement participation pour son prochain ouvrage, Krog Macherok, roman éco-féérique, au croisement du Petit peuple et des enjeux environnementaux. Plus d’informations, ici.
 
 


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