Netflix, flux sans fin ? "La VOD en bibliothèque est une chance"

La rédaction - 24.09.2014

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Jean-Yves de Lépinay, Président d'Images en bibliothèques, répond aujourd'hui à la tribune «Netflix, contre les médiathèques» de Claude Poissenot (parue dans Livres Hebdo le 8 septembre dernier) et appelle à réflechir sur la VOD en bibliothèques. 

 

Netflix, le Big Bang et les Médiathèques

 

Il y a quelques jours, Claude Poissenot, sociologue spécialiste des bibliothèques publiques, publiait dans Livres Hebdo une tribune sous un titre un peu provocateur : « Netflix contre les médiathèques ». De son côté, notre Ministre de la culture, Fleur Pellerin, a déclaré au « Monde » : « Netflix n'a pas été le Big Bang que certains ont voulu décrire ».

 

En effet, l'arrivée de Netflix ne change sans doute à peu près rien à la question de la VOD portée par les médiathèques. Ce qui semble étonner Claude Poissenot est que « le bruit autour de l'arrivée de Netflix en France contraste avec le silence des médiathèques à propos de l'offre de VOD ».

 

Et pourtant, l'association Images en bibliothèques relaie depuis de nombreux mois la voix de ses adhérents, environ 500 médiathèques publiques en France, qui s'engagent ou pensent à s'engager dans la mise en œuvre de tels services. Il n'y a pas de silence des médiathèques ; mais leur voix est hélas trop faible pour ne pas être masquée, pas seulement par le son du Big Bang, mais par le bruit ambiant qui occupe l'espace médiatique sur ces questions.

 

Netflix

Brian Cantoni, CC BY 2.0

 

 

La place tenue par les médiathèques dans la diffusion du cinéma et de l'audiovisuel est largement méconnue. Il ne s'agit pas seulement des centaines de milliers de DVD empruntés par leurs usagers. Les médiathèques organisent des milliers de séances de projection, sur tout le territoire, tout au long de l'année, présentant des œuvres rares – en particulier des films documentaires – devant des centaines de milliers de spectateurs, en organisant régulièrement des rencontres et des débats. Elles sont partenaires de la majeure partie des festivals, dans chaque ville où ils se tiennent, et les relaient souvent dans les communes avoisinantes. Elles développent des partenariats avec les salles de cinéma, ou permettent de porter les films dans des territoires où les salles n'existent pas. Elles participent aux actions des écoles, des collèges et lycées. Certaines accompagnent les publics en prison. Elles organisent, dans toute la France, des ateliers d'une étonnante inventivité, pour tous les publics.

 

Et désormais les bibliothèques commencent à proposer à leurs usagers des services de VOD. Deux de leurs fournisseurs historiques – CVS et l'ADAV – ont élaboré des offres adaptées ; un troisième, Colaco, annonce la sienne pour les prochains mois. Le secteur est fragile, et les modèles économique, technique, juridique, commercial sont difficiles à concevoir, mais à force de tâtonnements, les services se mettent en place. Un autre opérateur est présent sous le nom de « Médiathèque numérique », rassemblant Arte Vod et Universciné : c'est aujourd'hui le service qui domine ce petit marché.

 

Malgré les difficultés, malgré le silence qui entoure ces tentatives, ce n'est pas totalement marginal : bien que les statistiques soient encore assez absentes, on peut certifier que ce sont aujourd'hui plusieurs dizaines de milliers de personnes qui utilisent régulièrement ces services. Les personnes inscrites aux services d'Arte Vod pourraient l'être pour près de la moitié via la Médiathèque numérique.

 

"La densité du réseau des médiathèques est unique. Les collectivités territoriales ont investi et investissent encore fortement pour le faire vivre, car il est l'un des outils majeurs d'une politique culturelle adressée à tous"

 

 

La VOD en bibliothèque est une chance à saisir, parce qu'elle n'a de sens que si se met en place un travail d'articulation entre la consultation en ligne et le maintien d'un lien social fondé sur la rencontre dans des lieux physiques partagés. Des centaines de professionnels du cinéma et de l'audiovisuel, vidéothécaires, expérimentent déjà concrètement cette articulation.

 

La densité du réseau des médiathèques est unique. Les collectivités territoriales ont investi et investissent encore fortement pour le faire vivre, car il est l'un des outils majeurs d'une politique culturelle adressée à tous, y compris dans des territoires que d'autres équipements publics abandonnent. Alors que le cinéma et l'audiovisuel sont omniprésents dans les usages des internautes, l'Etat, les collectivités territoriales, peuvent-ils rester si absents de ce territoire de pratiques culturelles qu'est Internet ? Est-il sensé qu'ils ne soutiennent pas davantage le réseau qu'ils ont eux-mêmes mis en place ?

 

Fleur Pellerin réaffirmait dans son interview au Monde que contre le piratage, « la meilleure parade est une offre légale de qualité ». Une offre légale, accessible, raisonnée, respectueuse des droits des auteurs et des producteurs ? Fondée sur la réalité des pratiques, et en particulier sur le partage, valeur fondamentale revendiquée par les internautes ? Mais c'est le modèle des bibliothèques publiques depuis toujours ! Le mystère est que ceux qui animent à grand bruit le débat ne semblent pas le voir. Le drame des bibliothèques, ce n'est pas qu'elles sont muettes, c'est qu'elles sont invisibles.

 

Comme notre association Images en bibliothèques4 l'appelle de ses vœux depuis de nombreux mois, il est urgent que soit lancée une vaste réflexion, dans un cadre officiel, sur la VOD en bibliothèque. Nous savons que de nombreux professionnels sont prêts à y participer. Les tenir encore à l'écart de cette question de la mise en œuvre de l'offre légale en matière de cinéma et d'audiovisuel serait incompréhensible.

 

Jean-Yves de Lépinay