Niki de Saint Phalle: autobiographie et rétrospective au Grand Palais

Editions La Différence - 19.09.2014

Tribune - Saint Phalle - écriture - réédition


Les Éditions de la Différence ont travaillé avec Niki de Saint Phalle depuis 1994. La première édition de Mon Secret parut cette année-là. Il sera réédité en 2010. 

 


 

 

Aujourd'hui, à l'occasion de la magnifique rétrospective que lui consacre le Grand Palais jusqu'au 2 février 2015, sortent les deux premiers volumes de son autobiographie, Traces qui couvre les années 1930 à 1949 et Harry et Moi, des années 1950 à 1960. 

 

En voici deux extraits.

 

Traces

On croit que les parents sont éternels. Hélas, ils ne le sont pas. Mon père est mort à 60 ans, ma mère à 68 ans.

À la mort de mes parents, je me suis trouvée confrontée à d'innombrables questions à leur égard, questions auxquelles je ne pouvais moi-même apporter de réponses.
Je n'avais pas résolu mes conflits avec eux, et je le regrettais énormément.

Mes deux sœurs, Elizabeth et Claire, étaient mortes jeunes ; alors j'ai dû me tourner, pour les questionner sur mon enfance, vers mes deux frères Jean et Richard et mon cousin Jacques de Saint Phalle. Leurs souvenirs, leurs interprétations, leurs témoignages étaient très différents des miens.

Après de longs entretiens, nous avons, chacun à notre manière, changé de point de vue.

PERCEPTION ? TRUTH ? REALITY ?

À l'âge de 18 ans, j'ai vu un film qui s'appelait
RASHOMON
un film japonais qui montrait le viol et l'assassinat d'une jeune femme. Il y avait trois témoins pour raconter ce qu'ils avaient vu. Chacune de leurs versions était différente.
Laquelle de ces versions était la vraie ?
L'étaient-elles toutes ?
Aucune ne l'était ?
La perception est-elle seulement personnelle ?
Est-ce que cela veut dire que ma version des choses est seulement la mienne ?

LA RÉALITÉ ÉXISTE-T-ELLE ?

Est-ce que j'existe ?
La vie est-elle un rêve ?
Un rêve que je peux choisir et transformer en cauchemar ou en chanson ?

Voici les questions que je me suis posées après avoir vu Rashomon en 1950.
Était-ce en 1950 ?

Ce film m'a laissé une impression durable.
Il m'a appris que chaque réalité était unique, et que le seul qui puisse voir le puzzle dans son entier,

c'est DIEU, pas moi ! 

 

Harry et Moi

On adore faire des trucs ensemble, Harry et moi. La plupart du temps, l'après-midi, on se fait un ou deux films, au moins… bons ou mauvais… et, après les films, on finit immanquablement dans un restaurant chinois minable… où on mange de la soupe aux raviolis et partage un  bon plat. Un jour, je me souviens que notre ami Henri Dorra nous emmène à une gigantesque rétrospective des œuvres de Rubens… de toute ma vie, jamais des tableaux ne m'ont révulsée à ce point. La première fois que je vois les femmes qu'il a peintes, repoussantes de chair, je me dis que je vais sans doute vomir. Pourtant, des années après, je prendrai un grand plaisir à les regarder… et à me perdre dans les replis soyeux de leur peau.

 

Quand on n'est pas à droite ou à gauche, on écoute beaucoup de musique chez nous, on adore Beethoven, Bach et Schubert, mais aussi les chanteurs populaires de l'époque comme Édith Piaf et Charles Trénet. On dévore également les bouquins et quand on a fait le tout de tous les films de Boston et de ses environs, on lit pendant des heures. On aime tout particulièrement lire le soir, avant de se coucher, sinon, moi, je n'arrive pas à dormir. À l'époque, je suis à fond dans Henry James et Agatha Christie mais je ne me souviens pas des lectures de Harry. J'adore dormir avec Harry, il ne ronfle pas et ne bouge pas trop, moi non plus d'ailleurs. 

[…]

On aime tous les deux la bonne bouffe, c'est un de nos grands plaisirs communs dans la vie, on adore s'asseoir à table et discuter. Comme je viens d'une famille nombreuse, je ne peux m'empêcher de le taquiner, ce qui lui plaît assez, bien qu'il soit fils unique. Il possède une répartie très fine et il n'y a pas un sujet que je ne puisse aborder sans qu'il me fasse partager son enthousiasme. Il a l'esprit agile, étonnants. Durant toutes ces années de vie commune (dix, en tout, me semble-t-il), je ne m'ennuierai jamais auprès de Harry… et ça, c'est un compliment.