Pelé, Kopa, Banks, : La beauté du foot, c'est cet instant inédit, suspendu

Editions La Différence - 15.05.2014

Tribune - coupe du monde - football - Maradona


C'est avec beaucoup de plaisir que les Éditions de la Différence donnent aujourd'hui la parole à Jean-Pierre Naugrette, auteur d'un ouvrage qui paraît ce jour-même, Pelé, Kopa, Banks et les autres…les Dieux de mon enfance.

 

J'ai, à six mois près, le même âge que Raymond Kopa qui reste, à mes yeux, le joueur le plus merveilleux qu'ait produit  le football français. Le plus grand athlète (il était capable, à 40 ans, de jouer deux matches de suite), le plus intuitif, un regard périphérique, un artiste. Un Kopa élu meilleur joueur de la Coupe du monde de 1958 en Suède, alors qu'il était pourtant confronté à des joueurs parmi les plus grands que le Brésil ait connus. J'ai admiré un Pelé susceptible de traverser toute une défense pour marquer le but nécessaire à la victoire. J'ai vibré intensément à la victoire de l'Angleterre lors de la Coupe du monde de 1966. Une victoire incontestable malgré les discussions oiseuses sur le but de Hurst. J'ai vu, en direct, à la télévision, l'arrêt de Gordon Banks sur la tête de Pelé lors de la coupe du monde de 1970 en Argentine. J'ai profondément détesté, lors de la Coupe du monde de 1986 au Mexique, « la main de Dieu » de Maradona, encensée, à l'époque et depuis, par des médias qui auraient dû immédiatement la condamner. 

 

Je remercie Jean-Pierre Naugrette et son préfacier, Michel Crépu, de nous permettre de revisiter ces moments de bonheur.

     

   Claude Mineraud

 

 

Mais comment faire ? Pas question de donner dans l'évocation directe d'une vie, au risque de s'attendrir, de se complaire dans la nostalgie de temps révolus ou perdus. « Le moi est haïssable » disait Pascal, et n'est pas Proust qui veut. Plutôt que de parler directement de son enfance, de sa jeunesse — à Viroflay, dans la banlieue parisienne, au sein d'une famille modeste, mais heureuse —, l'auteur préfère parler d'autre chose. Il va puiser dans ses souvenirs, mais exclusivement, ou presque, dans ses souvenirs de foot. De toute sa famille, il ne va retenir que les deux figures masculines, celle de son grand-père, lui-même ancien footballeur amateur, celle de son père, ancien professeur de sports et d'anglais.

 

Avec le premier, il va jouer au foot toute sa vie, dans un jardin, en province. Avec le second, il va rarement y jouer, mais pratiquer de nombreux sports, et apprendre à connaître l'Angleterre, le pays du football par excellence, avec ses pelouses impeccables, ses stades remplis de supporters entonnant des chants, des hymnes fervents : elle sera championne du monde en 1966. Voir cette finale à l'âge de onze ans fut décisif : l'auteur séjournera plus tard à l'université de Cambridge, où il sera à la fois ailier gauche et angliciste. Là-bas, il pratiquera le foot en club, mais aussi dans des parties de rencontre, au hasard des matches en train de se dérouler en ville : il découvrira ce qu'il appelle « le foot sauvage », qu'il pratiquera en vacances, sur des plages ou des terrains improvisés, jusque dans une période récente.

 

Coletiva Pelé [publicada]

Le roi Pelé

Patrick Szymshek, CC BY NC ND 2.0, sur Flickr

 

 

Il fallait trouver un ton. Loin de la complaisance narcissique, chaque titre de chapitre, reprenant un style propre au roman picaresque du XVIIIème siècle, est écrit sur le mode du « Où l'on…. » comme on suit les aventures d'un héros. Une forme, aussi. Un livre de Georges Briquet, Football d'aujourd'hui et de demain (Flammarion, 1955), constitue une réserve de citations illustrant le propos des chapitres. Le livre fait la part belle à Raymond Kopa, le grand footballeur français de l'après-guerre : c'était aussi l'idole de l'éditeur, Claude Mineraud, grand fervent de foot, rencontre miraculeuse ! On s'attarde sur des aspects précis voire techniques du jeu : le rôle du gardien, l'importance des coups francs, les règles permettant d'accorder le but selon que le ballon a franchi ou non la ligne, etc. Le récit prend parfois l'aspect d'un petit traité sur le football dès lors qu'il décortique certaines actions fameuses (de Pelé, de Banks, de Maradona, de Zidane et d'autres), puisant dans la mémoire collective de matches d'anthologie, d'arrêts « du siècle », de coups francs restés célèbres dans les annales.

 

  Jean-Pierre NAUGRETTE

Le fil historique et chronologique est celui de l'histoire des coupes du monde, depuis celle de 1958 en Suède jusqu'à celle qui se profile cette année au Brésil, en passant par les grands temps forts des années 60-70, dont on tente au passage de recréer l'ambiance et l'esprit: en pleines sixties, la finale de Wembley en 66 coïncide avec l'album Revolver des Beatles. L'auteur se revoit, se reconstruit enfant ou jeune garçon face au sentiment d'injustice qu'il y avait alors à voir la France régulièrement battue par équipes meilleures qu'elles : le Brésil en 58, l'Allemagne dans les années 80-90, ou Saint-Etienne battu par le Bayern de Munich en 1976 alors que « les Verts » avaient dominé la partie… Les souvenirs d'enfance coïncident ici avec ceux de foot : par ses bonheurs, ses victoires, par ses déceptions, ses injustices, l'épopée officielle du sport est l'autre nom d'un roman familial discrètement suggéré.

 

Pour ce faire, l'auteur puise à la fois dans des archives collectives (ainsi, un coffret de 6 DVD retraçant La grande histoire du football de 1930 à 2006, M6 Video, 2006) et sur des souvenirs personnels, les interrogeant pour se rappeler ce qu'il avait vu, ce jour-là, avec qui, et ce qu'il en reste : ainsi, la finale de la coupe du monde 1970 au Mexique entre le Brésil et l'Italie, noyau central du récit, jouée sur un rythme de bossa nova, est-elle décrite comme « le plus beau match du monde ».

 

C'est pourtant moins l'histoire du football qui importe ici que le sport pris comme récit de bonheur et de beauté : « La beauté du foot, c'est la création de cet instant inédit, suspendu, un geste qui défie les lois de la balistique et de la pesanteur, un ballon qui vole, plane, pique sur l'aile, atterrit en douceur » (p. 27). Ainsi le fameux arrêt du gardien anglais Gordon Banks face au « roi Pelé » en 70, qui devait déclarer : « J'ai marqué un but, mais Banks l'a arrêté ». Tel un gardien de buts, l'auteur pratique des arrêts sur image pour dégager, non un ballon, mais ce qui, dans le foot (plus que dans tout autre sport peut-être), constitue un défi aux lois de la gravité, de la pesanteur, de tout ce qui retombe et tire vers la tombe. Le football permet ces moments de suspension en principe impossibles, ces actions qui dénient à jamais, dans la mémoire, l'évidence même de la mortalité. 

 

                                                                                                            Jean-Pierre NAUGRETTE