Pour des livres sans date de péremption

Auteur invité - 14.05.2020

Tribune - éditeurs avenir industrie - livres distribution - avenir filière livre


Des éditeurs et des libraires mettent leurs noms en bas d'un projet commun pour la première fois depuis la pétition en faveur du prix unique du livre en 1977, signée par 572 libraires et 21 éditeurs : l'idée, redonner du sens à leurs métiers écrasés par le nombre et le rythme des nouveautés.



"Le soleil de la nouveauté jamais ne se couche sur l'empire de la “passivité commerciale", pourrait-on dire en parodiant Guy Debord.
 


Les acteurs de la chaîne du livre font souvent entendre dans leur coin des revendications légitimes, mais qui témoignent aussi d'une méconnaissance du travail et des contraintes des autres maillons… Soit la chaîne du livre tiendra ensemble, soit elle ne tiendra pas. L'originalité de ces textes écrits en parallèle est qu'ils se terminent par des conclusions et des propositions identiques.
 

Ces textes interrogent plus particulièrement le rôle du traditionnel système d’office et de retours illimités dans la diffusion-distribution et son impact sur l’écologie du livre.
 

Cette initiative doit, à l'instar des Cabinets fantômes anglo-saxons, déboucher sur des groupes de travail croisés libraires-éditeurs, destinés à nourrir de propositions concrètes une plate forme interprofessionnelle au long cours.

 

Comment repenser la durée de vie du livre, et nos manières de consommer ? Comment arrêter de subir une hyper production ? En remettant nos choix au centre du jeu. En se donnant le temps de faire ces choix.
 

« On est en enfer, voir tous ces livres vivre et mourir presque simultanément… Le système a dérapé il y a longtemps et fait beaucoup de mal à tout le monde. » Ainsi s’exprimait l’un de nous récemment sur France Inter à propos du marché du livre. La réouverture des librairies, dans lesquelles va s’engouffrer une production lissée, mais pléthorique, annonce un « enfer » pour toutes les professions du livre. Un enfer prévisible, car constitutif du marché. L’économie du livre est aujourd’hui écrasée par la nouveauté et sa péremption. Trop de livres imprimés en trop grand nombre et retournés trop souvent… L’essence de nos métiers : choisir un manuscrit, choisir un livre, les faire grandir, les accompagner, est mise à mal : faute de pouvoir travailler dans le long terme.
 

Conçu à l’époque archaïque où la France produisait quelques milliers de livres, pour permettre à des détaillants de province de ne pas manquer les meilleures ventes, le système d’office qui structure totalement le marché du livre aujourd’hui n’a pas été prévu pour gérer 50 000 nouvelles parutions chaque année. Tel quel, centré sur la nouveauté au détriment des catalogues de fonds, sans ajustement depuis la loi Lang sur le prix unique du livre (1981), il produit une violente crise de sens. C’est devenu banal de le répéter, l'avenir d'un titre se joue souvent en quelques semaines, avec à la clef des retours massifs d’invendus (un exemplaire sur quatre finit à la benne - un invendu sur deux). Chair à pilon.
 

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le phénomène ne touche pas que les gros distributeurs comme Hachette, et il serait dommage d’attendre de nouvelles concentrations pour s’en rendre compte. Comment laisser le temps à un auteur d’arriver à son deuxième ou troisième livre si l’éditeur, le diffuseur et le libraire qui le soutiennent sont à ce point noyés sous le nombre ? Et si l’on essayait de favoriser la création de valeur, à chacun des points du système, plutôt que sa destruction ? Les libraires ne sont-ils pas plus doués pour faire venir du monde dans leurs librairies que pour faire des cartons d’invendus ? Sachons dire non à cette logique. Ni office ni pilon ne devraient être des lois naturelles du livre.


Le commerce du livre est malade, il métastase de la nouveauté à n’en plus finir. S’il veut se réinventer, le maître mot de cette sortie de crise, celui qui s'adresse à chaque acteur de la chaîne, est celui de « choix ». Mieux informer les libraires. Mieux les associer au succès des livres auxquels ils ont œuvré. Mieux rémunérer la prise de risque des uns et des autres.


Dans la lancée du collectif Edition indépendante, qui a appelé en avril à des États Généraux de l’édition francophones, le collectif de réflexion qui signe ces lignes propose de commencer à travailler sur quatre chantiers. Quatre chantiers qui déboucheront bientôt sur des ateliers croisés avec des libraires et ont vocation à devenir le point de départ d’une plate-forme collaborative au long cours avec l’ensemble des partenaires de notre filière : auteurs, éditeurs, libraires, free lance, diffuseurs et représentants, distributeurs, journalistes.


Qu’à l'heure de la reprise chacun, chacune, sache qui il et elle veulent voir prospérer, influer, et contribuer à dessiner le monde du livre dans les vingt années qui viennent.
 

NOUS, ÉDITEURS ET LIBRAIRES, CONSTATONS:


- La prégnance des défis environnementaux appelle à une réflexion sur le rythme des sorties, à une refonte du système des mises en place et des retours à même de limiter le pilon, et à la recherche d’outils de distribution plus durables. Cela exige d’œuvrer pour une écologie du livre.


Mesure proposée : une taxe sur le pilon, destinée à un fonds de rémunération des auteurs en dédicace


- La chaîne du livre exige une proximité retrouvée entre ses différents acteurs : partenariats librairies / éditeurs pour mieux rémunérer la mise en valeur des fonds d’éditeurs, transparence entre éditeurs et auteurs, et réflexion sur la fidélisation des clients par de nouvelles formes de gratification.


Mesure proposée : des offices réguliers réservés aux fonds, et plus seulement aux nouveautés ; suppression du rabais de 5 à 9% aux particuliers et aux collectivités qui affaiblit le message du prix unique…


- Le développement des industriels de la vente en ligne oblige à une réflexion sur leur contribution au financement de la chaîne, et plus globalement, d’une société dont ils veulent utiliser les dispositifs sans participer à leur financement.


Mesure proposée : un tarif postal unique pour le livre


- La concentration impose une redéfinition du partage de la valeur ajoutée (1) dans la chaîne, tout en évitant que les économies d’échelle réalisées le soient au détriment des coûts et de la qualité de la distribution (délais, partage des frais, équité entre les différents réseaux de vente de livres). 


Mesure proposée : le respect d'un taux de remise minimal pour les libraires


Cette redéfinition devra sans doute s’accompagner d’une réflexion sur le juste prix du livre et son évolution. Le prix relatif du livre ne cesse en effet de baisser depuis les années 2000.


Édition année zéro, éditeurs de création en littérature, jeunesse, pratique, théâtre ou sciences humaines : L’Arche, La Baconnière, Emmanuelle Collas, Les Forges de Vulcain, Les Fourmis rouges, Hélice Hélas, Hors d’atteinte, MeMo, Monsieur Toussaint Louverture, Nouriturfu, Le nouvel Attila, L’Ogre, les éditions du Typhon, La Ville brûle. Ainsi que les éditions 2024, L’Antilope, Arnaud Bizalion, Asphalte, Atrabile, Le Bec en l’air, Gaëlle Bohé, BSN Press, Collectif Édition indépendante (Anamosa, Le Sonneur, L’œil d’or, Les Caractères masqués, Invenit, La Contre-Allée, Anacharsis), Courtes et longues, D’Autre part, Elyzad, En bas, L’Epure, FRMK, Georg, Héros-Limite, Les Impressions nouvelles, La Joie de lire, Labor et Fidès, Laurence Viallet, Macula, Timour Muhidine, Nous, Le Passage, Quidam, Lilas Seewald, Editions des Syrtes, Tristram, Xavier Barral et Zones sensibles.




Commentaires
Avant de repenser l'idée de la chaîne de production sur des détails, il faudrait commencer par la base du métier.

Pourquoi ne pas se recentrer sur la... qualité.

Je sais, c'est un gros mot aujourd'hui, puisque tout le monde peut écrire et publier. Mais si on revenait à un écrémage de qualité, avec des auteurs qui écrivent déjà en français, ensuite qui écrivent en bon français, avec une « belle plume », avec un scénario solide, une intrigue ficelée, des personnages bien campés et des dialogues savoureux.

Je vous fiche mon billet de mille qu'on aurait bien moins de 50 000 ouvrages par an...

Et mécaniquement beaucoup moins de manuscrits chez les éditeurs : il ne faut pas cinq pages de lecture pour détecter un mauvais manuscrits à ce compte.
Le talent n'est pas toujours au rendez-vous. Trop de nouveautés sans originalités.
Oui si j'ai bien compris vous voulez créer un tribunal avec un jury pour évaluer les oeuvres dignes de publications... bravo vraiment..ça oui c'est la solution mdr
En tant qu'ancien éditeur victime collatérale de la "surproduction", je ne peux que m'associer à cette tribune.



Excellente idée que la taxe sur le pilon... sauf qu'il faut définir à la charge de quel intervenant de la chaîne du livre elle pèsera...



Excellente idée que des offices réservés aux fonds... sauf que s'il existe une possibilité intégrale de retour des livres derrière, cela ne va pas changer grand-chose.



Comme écrit dans cette tribune, c'est une véritable refonte complète du système des mises en place et des retours qui est nécessaire... Tâche titanesque au vu des intérêts en jeu.
Je propose de créer une Police du bon goût... Elle pourra faire des tours dans les librairies et mettre des amendes aux libraires qui osent vendre des "mauvais" livres vous savez ceux écrit avec une "mauvaise" plume.

Ah oui je pense encore à un truc... Une taxe spéciale éditeurs appelée "je vends mes livres au prix fort pendant les gros salons type Angoulême et en me passant du réseau de librairies" LOL LOL
L'industrie du livre répond aux diktats qu'elle s'est elle-même imposée en rentrant dans le processus financier.

Les diktats des actionnaires et de la croissance poussent à la concentration des maisons, à la vampirisation de la chaîne complète du livre et la sur-représentation partout, médias, librairies, etc.

Dans les années 60, il n'y avait que 3 gros fabricants de lessive. Chacun avait sa marque et occupait un petit métrage sur les rayons des supermarchés. Chacun n'avait qu'une chance sur trois d'être acheté.

Un premier fabricant a commencé à créer des sous-marques pour gagner de la place en rayons, donc plus de chances d'être acheté… mais, mais, mais… les deux autres en ont fait autant, et sont arrivées des dizaines de marques et le marché a été noyé.

C'est ce qui est arrivé au livre.

Alors, le livre est exactement le même produit éphémère que le film ou le disque. Il sort et n'a que peu de temps pour convaincre. Sinon, il dégage des tables de libraires, passe sur la tranche, puis part au pilon, les suivants arrivent et suivent les mêmes pressions.

Le livre qu'on ose encore appeler produit culturel, doit être rentable. Les actionnaires veulent de la croissance, toujours de la croissance.



Le discours romantique actuel n'est qu'un leurre. La majorité des libraires est enchaînée à ce processus et peu d'entre eux résistent.

Les éditeurs indépendants ont de moins en moins de place, doivent aller sur le terrain et vendre par eux-même. Une grande partie va disparaître, et le monde s'en fout, l'illusion est intacte, tout va bien.

Le lecteur tant chéri n'est plus qu'un consommateur que les publicitaires ont su prendre comme tout consommateur en trouvant les bons arguments.
Nous fonctionnons en impression à la demande pour éviter les retours et en ventes fermes. La première question que me posent les libraires pour les salons, les dédicaces, c'est "Comment ça se passe pour les retours ?" D'eux, j'attendrais plutôt comme préoccupations "Comment faire pour vendre le mieux possible ce livre et éviter les retours ? " Des libraires nous refusent l'accès à leur réseau, parce qu'on publie une littérature de niche (de l'homoromance). "Mais je n'ai pas de clients pour ce genre de livres !". Comment se fait-il alors que j'en vende autant en numérique (dont beaucoup de libraires ne veulent pas entendre parler non plus) et en salon ? Je ne vois pas d'un très bon œil le libraire au centre du système. Il y est beaucoup trop. Quand je lis de la part d'un libraire qu'il s'insurge que les éditeurs puissent vendre eux-mêmes leurs livres, cela augure pour moi de la volonté de monopole que les libraires veulent s'arroger. Ces mêmes libraires qui gagnent déjà plus que l'éditeur et l'auteur sur la vente d'un livre en arguant qu'il y a des charges. Comme si l'éditeur n'en avait pas lui aussi. En numérique, j'offre 20 à 30 % de droits d'auteur sur le prix ht du livre, parce que je n'ai ni les retours, ni les frais de port. Le libraire gagne 30% en moyenne, le distributeur 10. C'est un système qui me semble bien plus juste, mais la chaîne classique du livre refuse d'en entendre parler. J'en viens à penser que ce sont les retours qui font vivre ce système. Pas les ventes.
Je lis souvent les libraires faire les vierges effarouchées dès qu'on leur parle chiffre, rentabilité, business...

"nous ne sommes pas des commerçants mais des passeurs", "nous sommes un lien entre l'auteur et le lecteur au-delà de toute notion de rentabilité"

Récemment un de mes amis, Libraire, me disait le plus important c'est les retours... Tu commandes à balle pour avoir de la nouveauté tout le temps et dès que ça ne se vend pas, tu retournes!!!

Voilà la réalité de ce métier, tout le monde est "victime" de ce système et tout le monde est d'accord pour le modifier. Qui commence? L'autre forcément. Moi vosu comprenez j'ai des charges et il faut bien continuer à vivre. Ah non pardon à être des passeurs...
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