Pour en finir avec la poésie ?, par Yves Boudier

La rédaction - 03.06.2016

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Le Marché de la Poésie ouvrira ses portes au public le mercredi 8 juin à 14 h, place Saint-Sulpice, dans le 6e arrondissement. Voici l’intervention d’Yves Boudier, président de l’association c/i/r/c/é Marché de la Poésie, fondée par Arlette Albert-Birot et Jean-Michel Place. L’occasion de parler un peu de poésie, avant d’y faire son marché – où le Mexique sera invité d'honneur cette année, pour la 34e édition.

 

 

 

L’époque est aux discours grandiloquents, aux énoncés lapidaires ou séduisants qui, jour après jour, disparaissent inexorablement dans l’oubli. Personne ici ne le contestera, le monde va mal, l’échec des politiques est patent et l’on entend dire que la poésie aurait désormais le pouvoir de sauver le monde. Ce point de vue peut sembler offensif et généreux en effet, mais n’est-ce pas prendre le problème à l’envers ?

 

Certes, notre société est en grande souffrance et ce n’est pas parce que les choses, les événements nous emporteraient dans une entropie paralysante – comme la doxa journalistique veut nous le faire accroire –, mais précisément parce que nous sommes en train de perdre le pouvoir de les nommer, de les penser. Prenons alors le contre-pied : c’est la poésie qu’il faut sauver si l’on veut, non pas naïvement amender le monde, mais garder la possibilité de le comprendre, de s’en saisir dans un acte de lucidité critique et de résistance créative. 

 

Serait-elle comme naguère inadmissible ou bien à l’inverse plus que jamais nécessaire, c’est la poésie elle-même, son pouvoir d’invention, qu’il convient de sauver. Elle, qui nous invite à accomplir les gestes les plus concrets, ceux qui permettent la pensée et l’échange, qui élargissent les lieux et les espaces où les pratiques du poème dans leur diversité viennent à nous et nous sollicitent en retour. 

 

Dans ce contexte, le Marché de la poésie plus que jamais occupe une place essentielle, chacun le sait, mais il est toujours bon de le rappeler. Car au fond, qu’est-ce que la singularité de notre Marché, à quoi tient-elle ? De quoi est-il le ferment plutôt que le nom ? Quel est ce lieu qui fonde son identité sur l’édition de la poésie ? 

 

Le poème procède d’un contrat, donc d’un marché au sens le plus exigeant. Avant tout, il relève d’un pacte de langue qui déborde les seuls termes du lien associant le mot et la chose, le concept et l’image, l’adresse et le reçu. Don du quotidien en termes partagés autant qu’écriture d’une solitude qui fonde nos perceptions intimes, il requiert en chacun une place faite à l’autre, l’autre de la langue et du désir. Et le marché du poème, c’est autre chose qu’un marché public ou un marché commun, à moins d’entendre tour à tour ces qualifiants sur un mode éthique et poétique différent qui offre au poème de percer à jour ce qui ne serait qu’un marché de dupes. 

 

Le poème procède d’un contrat, donc d’un marché au sens le plus exigeant. Yves Boudier

 

 

Autrement dit, il nous revient de sans cesse recréer et entretenir l’espace physique et esthétique qui rend possible, dans sa lettre et son esprit, dans son corps et sa pensée, le surgissement du poème. Un lieu où le volubile et l’ineffable entrent en conversation, déplacent ou repoussent les marges du possible pour réaffirmer l’irréductible puissance de l’acte d’écrire que le vers, quel qu’il soit, justifie et géométrise. Et cela ne peut se faire hors d’un commerce, celui du poème qui « rémunère le défaut des langues » selon Mallarmé, mais aussi d’un vrai commerce, dans la mobilité réelle des échanges sonnants et trébuchants.

 

Au terme d’une récente conversation, Franck Venaille concluait d’une voix sereine, « finalement le poème, c’est quelque chose à quelqu’un ». Bel énoncé, simple et radical, où s’entend la nécessité d’un détachement de la parole pensive de soi vers l’autre et l’ambiguïté heureuse d’une préposition qui signe une appartenance réciproque : l’accueil du poème relève d’un acquiescement à son pouvoir d’étonnement.

 

Ainsi, chacun entend dans le poème ce qu’il reconnaît de lui-même, au risque que la poésie seule permet de courir, celui de mesurer le plaisir inattendu d’une découverte, d’une épellation recomposée de son adhésion au monde. Car comme l’écrit Martin Rueff, « le poème est sans doute le seul acte de langage qui tient plus qu’il ne promet ». Je dirai de même de notre Marché.