Pourquoi les poètes français devraient se réjouir de la Loi Renseignement (et du cas Dieudonné)

Thomas Deslogis - 11.05.2015

Tribune - poésie Dieudonné - opportunité créateurs - société indifférence


Thomas Deslogis aime la poésie, et, régulièrement, il vient secouer les puces d'une institution qui se regarderait plutôt le nombril. Une fois de plus, ActuaLitté l'accueille dans ses colonnes pour alimenter une réflexion sur un genre mal-aimé, peut-être, mais probablement plus encore, en mal de dynamique. Sa tribune est, à elle seule, une forme d'art poétique. Reste à savoir ce qu'en aurait pensé Aristote... 

 

 

 

De tous les arts la poésie est celui dont l'histoire est la plus intimement liée à celle de la liberté. Partout dans le monde, et aujourd'hui encore, lorsque la liberté souffre la poésie pointe son nez. Sa nature l'y oblige, incarnant la liberté fondamentale qu'est celle du langage. 

 

La question qui s'impose alors est simple : qu'en est-il une fois cette liberté acquise ? Ou plutôt, l'est-elle jamais vraiment ? Contextualisons la problématique : que fait la poésie française en 2015, quelle lutte mène-t-elle ? 

 

Elle semble n'avoir plus rien à chatouiller. En France, la pensée critique est non seulement tout à fait admise et tolérée, mais elle est surtout généralisée, publique, normale. Même chose au niveau de la forme, le langage n'a jamais été aussi libre de se travestir, de se remodeler, d'emprunter ici et là, de couper. Une créativité de la langue souvent inconsciente, mais constante et globale du fait de l'ouverture des frontières bien sûr, physiques et numériques. 

 

Le fond et la forme ne connaîtraient donc plus aucune limite, le poète français serait complètement libre, sans avoir à lutter. Une hypothèse dramatique, comme nous l'avons déjà dit, la poésie sans lutte est profondément ennuyeuse. De fait, elle n'intéresse absolument pas les colonnes généralistes, les plaintes à ce sujet sont récurrentes.  

 

Heureusement, l'Histoire n'est pas aussi rectiligne qu'une frise et, lorsque vous chassez l'autorité, l'autorité revient au galop. Voilà pourquoi la Loi Renseignement à de quoi faire sauter de joie les poètes français. Une limite, enfin ! Que la création commence. 

 

 

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seyed mostafa zamani, CC BY 2.0

 

 

Une limite qui peut sembler bien éloignée des vocations rarement terroristes des poètes, mais une limite qui n'est pas autant décriée pour rien. Au-delà des raisons actuelles qui ont engendré cette loi, celle-ci donne les pleins pouvoirs légaux à un possible futur gouvernement à la vision plus élargie de la « défense de la nation ». Et quand les deux principaux sujets de conversation français sont la Loi Renseignement et le Front National, il y a en effet de quoi s'inquiéter pour l'avenir. 

 

Alors certes, le pouvoir en place n'est pas du genre à ficher les poètes et sa tendance à être Charlie se confond mal avec une volonté délibérée de censure. Quoi qu'il nous faille tout de même, par honnêteté intellectuelle, relever le cas de Dieudonné. Si le sujet est aujourd'hui un peu trop tabou, et si l'auteur de ces lignes est un déçu du comique au talent originel à peine croyable, mais à la dérive idéologique tout aussi surprenante et tristement repoussante, la façon dont l'État a lui-même décidé que Dieudonné n'était plus en droit de s'exprimer nous montre qu'une telle décision est encore possible à tout moment. 

 

Faut-il pour autant aborder les mêmes thèmes que lui pour côtoyer à nouveau la limite de « l'acceptable » et ainsi redevenir digne d'intérêt d'un point de vue strictement créatif ? Certainement pas. Force est de constater que Dieudonné n'est pas le seul citoyen français à un peu trop forcer sa focale sur la question juive. Mais deux choses le différencient nettement : sa position médiatique, bien sûr, et son ton, sa forme, son langage — paradoxalement totalement inadapté à celui des médias.

 

C'est une de ses marques de fabrique depuis toujours, Dieudonné fait rire par une sorte d'agressivité verbale très tranchée et dont la franchise, du moins d'apparences, apparaît comme absolument libératrice pour le spectateur habitué à un certain règne de la sobriété et dans laquelle ce qu'on appelle « l'homme de la rue » (mais que je préfère appeler « l'homme de la vie ») ne peut pas se reconnaître, tout simplement parce que cette façon de s'exprimer témoigne d'une aisance générale et d'un manque douteux d'implication émotive.

 

L'humoriste a donc à son actif d'avoir mis le doigt sur une limite qui dépasse la seule nature de ses propos et qui concerne directement le langage, le même qu'on décrivait pourtant plus haut comme désormais libre. La France a beau ne pas bipper ses équivalents au f-word, ceux-là ne sont pas moins censurés dès qu'ils sortent de la sphère admissible parce que jugée non sérieuse de l'ironie explicite. 

 

Et comme dans toute restriction linguistique, la négation de l'attentat à la pudeur des mots constitue une restriction de la pensée elle-même. Peut-être même la pire, puisqu'elle s'attaque à un élément essentiel de la création : la spontanéité. La politesse est un filtre qui dépasse largement sa qualité sociale lorsqu'elle est « pensée unique ». La dictature de la politesse est une mise en esclavage, un rejet de l'être en tant que libre réaction au monde, et donc en tant qu'imagination. 

 

Voilà. Aux poètes français d'intégrer ces enjeux, d'assumer l'exploration du terrain de l'admissible, ainsi, de s'inscrire véritablement dans la continuité de ceux dont ils se réclament sans cesse, mais aussi de nombreux poètes vivants aux pays bien plus vindicatifs. 

 

À eux de se réjouir des atteintes aux libertés afin d'en saisir l'opportunité qu'elles représentent pour tout créateur, pour tout artiste. 

 

À eux, tout simplement, de se rendre dignes d'intérêt, d'être enfin à nouveau utiles. À eux d'intégrer ce que le rap a intégré depuis longtemps. 

 

Et s'ils préfèrent maintenir l'actuelle indifférence idéaliste et généralisée qui est la leur face aux interdits de langage ou à la surveillance de leurs recherches sur Google, non seulement leur poésie demeura aussi chiante et logiquement anonyme qu'elle l'est aujourd'hui, mais surtout, pour dire les choses avec cette liberté que ces oiseaux n'ont pas : qu'ils crèvent !