“Que chaque expérience intime de lecture devienne une référence commune”

Auteur invité - 18.12.2017

Tribune - québec édition livres - subventions libraires éditeurs - canada québec livres


Au Québec, dans la foulée du tollé qu’a suscité le montant des fonds reçus par la chaîne Renaud-Bray dans le cadre du plan du livre du Québec (1,1 million $), un débat s’est ouvert cet automne sur le fait que les libraires reçoivent des aides gouvernementales de la SODEC (Société de développement des entreprises culturel, société d’État du Québec), alors qu’ils ne vendent pas seulement des livres québécois.


De leur côté, les éditeurs québécois sont financés uniquement sur leur production de livres d’auteurs québécois au niveau provincial, ou canadiens pour le palier fédéral. Mais comment défendre la littérature d’ici sans créer des divisions stériles entre éditeurs et libraires ? Elodie Comtois, éditrice chez Ecosociété, revient sur cette situation.


Ecosociété
Salon du livre de Montréal - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

La littérature ou la liberté de l’intime


Les écarts sont bien là, selon l’Observatoire de la Culture et de la Communication (OCCQ) et Gaspard, le livre d’importation de langue française supplante les ventes de livres québécois. Certains parlent d’un ratio de 60 % – 40 %, d’autres de 55 % — 45 %. De plus, devant la baisse des soutiens de l’État envers les acteurs du livre et la stagnation des aides aux éditeurs au Québec, le milieu en vient à se regarder en chiens de faïence et à défendre chacun son morceau de subvention…

Si la différence d’approche des gouvernements envers les éditeurs et les libraires peut être frustrante pour les éditeurs, elle soulève cependant la nécessité de prendre garde à faire le procès des libraires dans leur défense de littératures venues d’ailleurs. Pour illustrer mon propos, j’aimerais vous amener sur le chemin du lien qu’entretient chaque lecteur.trice avec un écrit, qui relève d’une douce liberté de l’intime. 

 

Se plonger dans une œuvre apporte une liberté imaginaire forte sur ce que chacun, voit, projette, s’invente. Dans un roman, la façon dont se représente la Thérèse de Michel Tremblay est propre à chacun.e. Mon image des personnages d’Entre ciel et terre, le roman de Jón Kalman Stefánsson que je viens de dévorer, est la mienne. 

Dans cette relation que chaque lecteur.trice tisse avec une histoire, un univers, il y a une liberté précieuse, qui viendra nourrir la représentation que nous nous faisons des personnages croisés, des moments racontés, des lieux parcourus.

Se croisent alors l’intimité du romancier.e qu’il livre en toute liberté, et celle du lecteur ou de la lectrice, qui se plonge dans toutes ses images en y fondant les siennes. Les référents qui bâtissent les personnages forts, les émotions explorées ou découvertes, les révoltes devant l’injustice, les peurs naissantes ou les tensions intimes, tout cela participe à une formidable toile que chacun. e tisse, pour son plus grand bonheur. Et là où l’un.e n’a ressenti qu’ennui, un. e autre a aimé l’immobilité, a plongé dans les interstices, la suspension ou le détail d’un moment. 
 

C’est la force de la littérature. Offrir à nos esprits, nos trajectoires de vie, des textes qui nous parlent, racontent des relations humaines, et, parfois, nous en ressortons grandi.e.s.
 

Découvrir ce qu’une jeune femme vit quand sa mère se suicide, plusieurs années après des souffrances schizophrènes avec Delphine de Vigan et son Rien ne s’oppose à la nuit (JC Lattès). Vivre la découverte du sexe et de ses traumatismes avec Annie Ernaux et ses Mémoires de fille (Gallimard). Suivre les destins des femmes innues dans Nirlitt de Julianna Léveillé-Trudel (La Peuplade) et ceux des enfants métis des travailleurs de la construction, jamais reconnus par leurs pères de passage. Vivre le stress intense du personnage du Plongeur de Stéphane Larue (Le Quartanier) dans les cuisines de Montréal et entendre la voix de Bébert…
 

Versement des aides aux libraires du Québec :
qui a gardé les gardiens ?


Tous ces personnages, ils m’habitent aujourd’hui. Ils me constituent. Ils m’ont construite. Certains sont passés comme une brève rencontre agréable, mais vite oubliée, d’autres m’ont tellement chamboulée que j’y repense encore comme on pense à une vieille amie qu’on aurait perdue de vue, mais à qui on repense avec émotion.

C’est cette liberté, dans l’intimité de faire sienne une histoire et lui donner une teinte intérieure, qui fait que les livres font grandir.
 

Et dans ce que chacun.e se construit, il y a des multitudes d’univers, venant des quatre coins du monde, qui nous forgent.

 

Alors dans le débat sur la place des livres étrangers dans les librairies, où les éditeurs se sentent délaissés, il y a un mauvais procès dont la littérature ne sort pas gagnante. Comprenez-moi bien, nous avons besoin d’une littérature d’ici forte, qui nous creuse l’âme dans tous les sens, nous chamboule et nous questionne. C’est Miron qui disait que Tous les pays qui n’ont pas de légende seront condamnés à mourir de froid. Nous devons continuer, éditeurs et libraires, à faire découvrir les voix d’ici, pour que notre culture ne meure pas de froid. 
 

Mais libraires et éditeurs sont sensibles aux voix venues d’ailleurs, pour les romanciers comme pour les essayistes. Par exemple, les éditeurs sont curieux de la littérature islandaise. Les Québécois.e.s lisent des romancier.e.s islandais.e.s. Pensons à Rosa Candida, publiée chez Zulma, pensons aux polars d’Indridason publié au Seuil ou au grandiose Stefansson publié chez Gallimard, et dernièrement, la Peuplade, avec ses fictions du Nord, nous a ouvert de nouveaux horizons, avec l’Islandais Girdir Eliasson ou la Groenlandaise, Niviak Korneliussen. 
 

De la même manière que les éditeurs sont curieux de littérature étrangère, en essais, ils sont aussi curieux de faire connaître des analyses éclairantes pour que le débat d’idées puisse être digne de ce nom. Marx ou Platon ne sont pas publiés chez des éditeurs québécois, et un libraire qui ne les tiendrait pas dans sa section philosophie ne serait pas très sérieux… 
 

 

Le livre, une industrie culturelle négligée
par le gouvernement du Québec


Les sciences humaines se construisent autour de traditions intellectuelles, de confrontations de points de vue, et à ce chapitre, les analyses d’un Chomsky ou d’une Hannah Arendt sont indispensables. Nous avons besoin de nos essayistes pour décrypter notre société. De Pierre Vadeboncoeur à Alain Deneault en passant par Micheline Dumont ou Martine Delvaux, ils et elles ont lu des penseurs d’ici et d’ailleurs pour construire leur propre regard sur le monde.

 

Ceci étant dit, cela ne règlera pas le fait qu’en tant qu’éditeur, publier un auteur français ou traduire un Uruguayen, un Américain ou un islandais nous nuit financièrement, dans le calcul de nos subventions, au fédéral comme au provincial. Il y a là un problème complexe, auquel il serait sans doute temps de s’attaquer. Même si la publicité de Dan Brown de Renaud-Bray dans le métro avec le logo de la SODEC nous a fait grincer des dents, aborder ce problème en pointant du doigt les libraires est prendre le problème du mauvais côté, à mon humble avis.

Nous devons avant tout rendre notre littérature incontournable aux yeux des libraires, et que chaque expérience intime de lecture de nos écrivain.e.s devienne des références communes.

 

Sur ce, je vous souhaite beaucoup de lectures vivifiantes pendant ce temps d’arrêt des fêtes. Je vous souhaite surtout beaucoup de libertés littéraires.

 

Elodie Comtois.


Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.