Que vaut le temps de l’écrivain ?, par Marie Sellier

Auteur invité - 21.11.2017

Tribune - temps écrivain rémunération - temps création écriture


Que vaut le temps de l’écrivain ? À quelle aune l’évaluer quand une page, une seule, peut se chiffrer en heures, en jours, quand le livre se tisse en creux, travail subreptice qui s’opère à bas bruit, de jour comme de nuit, sans castagnettes ni effets de manche. Quand il faut s’y reprendre à dix fois, à cent fois, couper, élimer, émonder, encore et encore, ou au contraire augmenter, étoffer, sans gonfler.

par Marie Sellier
 

Marie Sellier - Forum de la SGDL
Marie Sellier - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

Que vaut le temps de l’écrivain, quand l’œuvre se façonne lentement, dans le creuset de la pensée, à l’épreuve du dire ? Quand les heures s’égrènent sans qu’on les voie passer, tiens, c’est déjà le soir, il est temps d’aller dîner…

 

Que vaut le temps de l’écrivain pris dans cette petite mécanique du faire, mouvement d’horlogerie bien réglé, autant en profiter tant que c’est lancé, avant que ça s’enraye, on sait bien que ça peut bloquer à tout moment lorsqu’on s’interrompt un peu longtemps, par la force des choses, pour aller ici ou là, répondre à une invitation, s’occuper des vivants, ce qu’on appelle la vie. Et qu’après, ça grince, ça ne repart pas comme on veut — finalement, ce n’est pas si bon que ça – qu’il faut couper, papier froissé, fichier effacé, jeter au panier ce qu’on a mis des heures, des jours à élaborer, retrouver un rythme, un équilibre, cette petite musique du texte, refrain ténu fredonné en silence, ce presque rien qui fait toute la différence.

  

Que vaut le temps de l’écrivain, à reprendre sans fin, ce passage, ce chapitre, à flux saccadé ou fluide, dans la peine ou la joie, travail toujours recommencé, petite tambouille secrète ?

 

Que vaut le temps de l’écrivain quand on sait qu’il faut laisser reposer le texte comme une pâte au levain, attendre de voir si le ferment a opéré et recommencer à pétrir encore et encore, à la force du poignet, jusqu’à ce que ça lève ? 

 

Ce temps, comment l’évaluer ? Le temps passé n’est jamais garant de réussite. 
 

Certains honorent leur livraison annuelle, d’autres prennent leur temps, trois, cinq, dix ans. Le temps de la création est à géométrie variable. Le livre sera jugé sur pièces quoi qu’il se soit passé en cuisine. Combien de fonds de casserole brûlés, de sauces gâchées, de préparations trop salées, trop sucrées, d’épices mal dosées, de trop cru, de trop cuit, de carrément cramé — sans parler de la cuisine sens dessus dessous — avant de pouvoir servir le plat de résistance ?
 

Bon, passable, exceptionnel, personne ne le saura avant d’y avoir goûté.

 

Temps plume, temps plomb, temps qui file comme l’eau des ruisseaux, coule entre les mains sans qu’on puisse le retenir, temps flux, temps flou, temps fou, sans prise, sans prix. Temps intime, privé, secret. 
 

“Évoquer la prise de risque et la fragilité de l’auteur”
et l'industrie se crispe

 

Faut-il en conclure pour autant que le temps de l’écrivain ne vaut rien ? Jamais rien ? Que dans ce vaste temps flou de la création doit être inclus le temps de portage, de mise en lumière, d’accompagnement, de parole. Je n’ose plus employer le terme de promotion, il est vérolé, tant il est admis pour la plupart des acteurs de la chaîne du livre que cette promotion doit être assurée gratuitement par l’auteur, alors qu’on pourrait tout aussi bien considérer que c’est l’auteur, en accompagnant physiquement son livre, qui promeut la politique culturelle des instances qui l’invitent. 

 

Il me semble que dès lors que le livre paraît, qu’il existe en tant qu’objet, que produit, propulsé dans un circuit commercial générateur de valeur pour l’éditeur, le diffuseur, le libraire, s’établit d’emblée une temporalité quantifiable pour l’auteur, en heures, en journées. 

 

On sort du temps flou pour retrouver une norme : journée, demi-journée, soirée, week-end, l’horloge est désormais à même de décompter les heures, de leur attribuer un prix. D’ailleurs il y a un tarif, il suffit de l’appliquer. 

 

Demande-t-on à un musicien de venir donner un concert gratuitement pour assurer la promotion de son dernier album ? Fait-on travailler des salariés au-delà de l’horaire légal de travail sans jamais décompter leurs heures supplémentaires ?

 

Il est grand temps de dissocier le temps de création de l’auteur, ce temps de portage intime, privé, et le temps public où celui-ci devient le promoteur de son œuvre, au vu et au su de tous, reconnu, socialisé, écrivain dans la cité, une position qui légitime une juste rémunération. Les bibliothèques le savent bien, qui depuis des années rémunèrent les auteurs invités aux tarifs conseillés par la profession. 

 

“De toutes façons, les auteurs, vous êtes des saltimbanques”
 

« Le travail doit mieux payer pour tous les actifs », clament conjointement – et clairement — les ministres de l’Économie et des Finances et de l’Action et des Comptes publics dans leur Livret du pouvoir d’achat

Jusqu’à preuve du contraire, les auteurs sont aussi des actifs, même si leur fonctionnement est hors cases. Même si, pour nous, « être mieux payé » lorsque nous intervenons signifie la plupart du temps « être payé tout court ».  

 

Il est temps que l’auteur soit rémunéré pour le temps passé à la promotion de son livre. Les journées qu’il y consacre sont autant de journées volées à sa création. Cet accompagnement est un vrai travail.

On ne peut plus dire qu’il doive être soluble dans le grand tout tout flou de la création comme un comprimé effervescent qui se diluerait dans l’immensité du livre.

 

Impliqué dans le circuit commercial de son œuvre, l’auteur est porteur d’une parole reconnue comme précieuse, c’est-à-dire ayant un prix. Ce principe doit être reconnu.

​​​​​​​Il doit être reconnu partout. 

 

Restera ensuite à trouver les modalités d’application, à inventer des formules qui impliquent peut-être aussi les lecteurs. Cela existe déjà. Il faudra sans doute aider certains acteurs de la chaîne du livre à faire face au coût lié à la rémunération des auteurs... Mais on ne peut plus aujourd’hui balayer le sujet d’un revers de la main, le qualifier d’option pas envisageable comme je l’ai encore entendu dire dernièrement lors des récentes Assises de la littérature jeunesse à la BNF.

 

Il est grand temps que sonne le glas des purs esprits et que l’on reconnaisse que tout temps a un prix, y compris pour celui qui écrit dès lors qu’il intervient en public.

 

Marie Sellier
présidente de la Société des Gens de Lettres