Ramona Badescu : Femme, migrante, autrice et présidente...

Auteur invité - 06.12.2019

Tribune - Ramona Badescu - littérature jeunesse - salon livre jeunesse


Ramona Badescu est la nouvelle présidente du Salon du livre et de la presse de jeunesse de Montreuil. ActuaLitté reproduit ici le discours prononcé pour l’inauguration de l’événement. Une forme de manifeste.



Voilà 17 ans que je publie des livres en littérature jeunesse, et voilà 17 ans que chaque année je suis présente ici, au salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, d’habitude plutôt par là, au fond dans le noir, derrière une table de dédicace, dans un espace de débat, de lecture ou avec des feuilles, des tubes de colle et des enfants partout.
 

Je ne l'ai pas vu venir...”


Je suis très honorée que cette belle équipe qui œuvre à construire chaque fin novembre ce rendez-vous majeur de la littérature jeunesse et tout au long de l’année à tisser des ponts, des liens, des espaces d’analyse, des moyens de rencontre et de réflexion, m’ait proposé à moi, ce compagnonnage. Je ne l’ai pas vu venir. 

Mais attention chère Sylvie, chère Nathalie, cher Christian, cher Jean-Marie, chers membres du bureau et de l’équipe, en me choisissant il se pourrait que vous ayez choisi... une femme. Ce qui, comme chacun le sait, n’est pas toujours un avantage pour se faire entendre.

Bien sûr nous évoluons depuis Pythagore, qui disait qu’« une femme en public est toujours déplacée », mais tout de même, si on y réfléchit bien...

Bon, il se pourrait que, si la couleur de ma peau ne le laisse pas deviner (j’ai la bonne couleur de peau pour traîner dans la rue le soir, même en bande, sans augmenter le pourcentage de violences policières), mon nom le révèle, mon origine française n’est pas tout à fait contrôlée. 

Et, oui, si je parle « parfaitement le français » — oui, on me dit souvent ça : « C’est incroyable, vous parlez parfaitement le français... sans accent ! », il se pourrait que je fasse parfaitement partie de cette catégorie de la population que, si l’on n’a pas l’occasion de fréquenter le métro La Chapelle, certaines rues de Paris, de Marseille, certains quartiers de banlieue, certains squats ou hôtels meublés, on peut totalement ignorer, et que l’on appelle « les migrants ».
 

“O deinos barbaros”


Les « barbaroi » dans la Grèce Antique, oubliant un peu vite sans doute que dans cette même Grèce Antique la pire des condamnations, au-delà de la peine de mort, était celle de l’exil ; à jamais hors de sa terre natale, l’impossible retour à Ithaque... qu’en serait-il de l’Odyssée si Ulysse en plus de toutes ses mésaventures où il perd ses compagnons, manque perdre sa vie, est victime de ses illusions et de systèmes de dévoration, à chaque fois qu’il voulait accoster se faisait refouler par la PAF (Police aux frontières). 

Bon, rassurez-vous, mes papiers sont en règle, et par chance on ne m’a jamais [encore] ordonné de quitter le territoire — bon, ça pourrait venir si je continue comme ça...

Alors, il se pourrait aussi, que vous ayez choisi une autrice. Oui, j’ai été auteur, puis auteure avec un e à la fin pendant 16 ans, là je l’avoue publiquement je suis devenue dernièrement autrice, rejoignant avec beaucoup de retard toutes celles qui étaient déjà éditrices, illustratrices, institutrices, actrices, programmatrices. Ou qui depuis le XVIIe siècle essayaient désespérément de l’être.... autrice…, mais il paraît que ça ne sonne pas très bien à l’oreille...
 
 

Autrice, un titre sans statut, mais avec papier 


Que tout le monde se rassure (j’aperçois quelques-uns de mes éditeurs) ce changement de nom n’a rien changé à mon statut – oui, parce qu’autrice ce n’est pas un statut, pas plus qu’auteur. Ça n’a rien changé à mes à-valoir, ni à mes quelque 4 % en moyenne de droits d’auteur (d’autrice…) sur le prix HT du livre – touchés une fois par an, après déduction des charges sociales et remboursement de l’à-valoir, ça va de soi. 

Mais comme il y a cette révision des retraites en cours, peut-être que, conscient, le gouvernement va compenser un peu ça. La création d’un statut pour les auteurs ? 

Bien, donc, il se pourrait chère belle équipe du CPLJ [centre de promotion du livre jeunesse], et j’en suis désolée, que vous n’ayez pas misé tout à fait sur le cheval gagnant, celui hyper testostéroné, au poil brillant, aux best-sellers gagnants, mais sur celui qui ne vient même pas de l’écurie parisienne.

Celui issu cette proche banlieue (3H de TGV seulement depuis les années 2000) où l’on tire à la kalachnikov, où les immeubles s’effondrent sur leurs habitants, où le nombre de bibliothèques par habitant est le plus bas de France, ce havre de soleil au bord de la mer la plus polluée au monde, dans laquelle des milliers de personnes en détresse se noient chaque année depuis le début de la guerre en Syrie... oui, je ne parle pas des millions de croisiéristes, mais bien cette deuxième ville de France, appelée Marseille. 

Alors bon, vous me direz, avec l’accent de Cyrano de Bergerac (ou de Molière) « mais que sommes-nous allés faire dans cette galère », choisir comme président, une femme, issue de « l’apport migratoire » qui œuvre sans statut professionnel depuis 17 ans dans la branche la plus prospère économiquement de la littérature. Car, 1 livre sur 4 vendus est un livre de littérature jeunesse, 19000 titres publiés chaque année dont 7000 à 8000 nouveautés.

Alors chère équipe, chers collègues, chers partenaires, que faisons-nous malgré tout ici, ensemble, ce soir ?

Et bien c’est l’une de ces tambouilles magiques dont la France a le secret [vous voyez je peux utiliser ce genre de vocabulaire dans mon discours parce que je suis autrice jeunesse], l’une de ces tambouilles magiques dont la France a le secret... nous nous mélangeons joyeusement.

Et dans quel but ?

Celui de se préoccuper des enfants, de tous les enfants et des récits que nous leur offrons. 
 

Mais pour qui faire tout cela ?


De la mise en récit des mondes contemporains et anciens qui nous habitent, qui nous modèlent et nous permettent d’affronter des questions anxiogènes du futur proche. Nous nous préoccupons de mettre en lien, en lecture, les yeux curieux et les pages emplies de textes et d’images d’un monde aussi divers que rude, joyeux que menacé, habité de sentiments multiples et traversé de pensées sauvages. 

Nous nous préoccupons avec vous de mettre notre monde en question et de le servir à table, sur ces milliers de tables que compte le SLPJ. 

Nous nous préoccupons de ceux qui lisent, ne lisent pas encore, ou dont on ne sait pas encore qu’ils sont lecteurs (les bébés). Nous nous préoccupons des minuscules maisons d’édition, et aussi de celles qui durent. Nous nous préoccupons de ceux qui font chaque jour cette littérature jeunesse et de leurs questions, que je partage personnellement.

Aussi laissez moi vous remercier de m’avoir acceptée parmi vous, d’avoir accepté et dans des temps record de réfléchir avec moi et rendre possible que les Pépites soient désormais dotées, ça me semble essentiel.

Et merci infiniment d’avoir considéré qu’en littérature jeunesse, il y a des autrices, des auteurs, des illustratrices, des illustrateurs, qui sont le cœur et la pulse d’une œuvre remarquable…, désormais récompensés par La Grande Ourse. Le lauréat entrera en dialogue et en compagnonnage tout au long de l’année avec l’équipe du salon qui portera sa voix autant en France qu’à l’international.

Bravo à Gilles Bachelet, qui l’obtient cette année !


Commentaires
Comme l'article parle beaucoup de féminisation des mots, je me permets de demander: pour quelles raisons les « chers collègues » et chers « partenaires » ne sont-ils pas mis au féminin ? Ne sont-ce t-ils pas encore autorisés à être des fonctions féminines ?
Hola Sab... tu sabuses un peu ! Le discours de Ramona ne parle pas beaucoup de la féminisation des mots seulement de la féminisation de son statut d'autrice ! et collègues, partenaires ne sont-ils-elles pas épicènes ? Quant aux chers, accordons-nous le droit de simplifier et n'en faisons pas obsession ! Bravo Ramona pour ce discours pertinent, malicieux et militant ! Une lectrice de l'association Lire et faire lire 66... qui sait un peu de quoi tout ça cause !
Coucou,

Je te reconnais bien là, ma petite Ramona

Je te connais depuis ta plus tendre enfance

Je me rappelle ton arrivée en France, ou tu ne maîtrisais pas du tout la langue Française , mais déjà avide d’apprendre la langue Française

Tu avais déjà ce petit côté artistique

Et en très peu de temps tu t’es intégrée en France de part le language et tout le reste

Tu as toujours été une enfant et puis une jeune fille avide de savoir et culture

Je ne peux que te féliciter de ton parcours et j’en suis super contente BRAVO 💕
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