Remettre les éditeurs numériques au coeur du débat sur le livre numérique

Clément Solym - 22.12.2010

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De conférences en salons du livre, depuis le Parlement jusqu'aux plateaux de télévision, quand il faut parler de livre numérique on se tourne le plus souvent vers les grands éditeurs papier. Bien que leur compétence dans le domaine de l'édition soit incontestable et qu'ils soient concernés par le sujet, on peut se demander s'ils sont cependant les plus à même pour conduire, sans biais, les débats sur le livre numérique.

Leur modèle économique et éditorial basé sur le papier n'est-il pas derrière la politique de prix élevés qu'ils défendent souvent ? N'est-il pas derrière leur volonté de préserver à tout prix les structures et circuits existants ? N'est-il pas derrière leur attachement aux DRM ? Les solutions que ces acteurs préconisent sont-elles vraiment les meilleures pour le livre ? Ou bien sont-elles simplement les meilleures pour l'industrie du livre papier ?

Il existe pourtant de plus en plus d'éditeurs purement numériques qui voient dans ces nouvelles technologies une formidable chance pour la création et la diffusion de l'écrit de qualité. Car l'écrit, ce n'est pas avant tout de l'encre sur du papier. L'écrit, c'est le partage des œuvres de l'esprit, qu'elles soient littéraires ou intellectuelles. L'écrit, c'est l'accès à la pensée, à l'art, à la connaissance, au spirituel. L'écrit, c'est le terreau de l'imaginaire, à tout âge et en tous lieux.


Les éditeurs purement numériques se sont débarrassés de nombreuses contraintes pour se recentrer sur le cœur du métier d'éditeur : assurer la qualité des livres publiés. Débarrassé du besoin de rentabilité immédiate, tout titre peut prendre le temps de trouver son public. Tout ouvrage de qualité, même visant un public de niche, a le droit de voir le jour, d'être diffusé. Des livres différents sur le fond, mais aussi sur la forme, moins linéaires ou plus interactifs, peuvent conquérir leur public au travers de nouveaux modes de diffusion. Les romans-feuilletons chers à Balzac ou Dumas peuvent renaître sous les doigts d'auteurs contemporains ! Cette liberté permet aux éditeurs numériques de ne plus penser qu'au livre, qu'à l'écrit ! Cela leur donne une perspective unique pour s'exprimer sur le sujet.

Ceux qui choisissent ainsi de se lancer pleinement dans l'édition numérique mènent une réflexion de fond sur leur activité. Cette réflexion ne se positionne pas par rapport à l'existant des savoirs faire traditionnels du livre papier, qu'ils concernent la conception, la fabrication, la diffusion, ou la promotion. Elle explore un domaine entièrement nouveau au sein duquel il faut tout « repenser » pour le livre de demain.

Si l'on écoutait les réflexions provenant de ces petits acteurs dynamiques, on entendrait moins parler des angoisses de la « cannibalisation » du papier par le numérique ; on ne s'inquiéterait pas de savoir quelle réduction doit s'appliquer au prix du livre numérique par rapport à sa version papier ; on se préoccuperait moins de la survie de l'écosystème du livre papier ; on ne tremblerait pas devant l'idée que certains lecteurs pourraient préférer le numérique au papier.

On se demanderait plutôt comment l'écrit sera transcendé par cette révolution ; comment la technologie rendra l'expérience de lecture plus riche, plus complète, plus intense ; comment le livre pourra enfin toucher des publics jusque là difficilement accessibles, y compris au-delà des frontières territoriales ; comment les livres de « niche » pourront atteindre leur lectorat à leur rythme.

Quand les réflexions des éditeurs papier sont centrées sur... le papier, celles des éditeurs numériques sont centrées sur le livre. C'est un changement total de perspective !

Élargissons nos horizons. De même que la télévision n'a pas tué le cinéma, le livre numérique ne tuera pas le livre papier. Dans les années cinquante, il aurait été absurde de tenter de comprendre l'avenir de la télévision à travers le prisme de l'industrie cinématographique. Penser aujourd'hui le livre numérique en s'appuyant uniquement sur la vision qu'en a l'industrie du livre papier serait de même un non-sens.

Nous le répétons, le livre numérique ne tuera pas le livre papier. Il est temps de dépasser nos angoisses et de regarder devant nous. Il est temps de nous poser les bonnes questions pour que le numérique puisse exprimer tout son potentiel pour le livre, pour l'écrit et pour que les lecteurs en profitent. Enfin, il est temps de commencer à écouter aussi ceux qui ont choisi de se lancer pleinement et jusqu'au bout dans l'aventure du livre numérique.


Par Michel Morvan et Anne-Laure Radas
Editions Chemins de tr@verse sur Bouquineo.fr
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