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Rennes : lettre ouverte du personnel des bibliothèques

Clément Solym - 12.12.2012

Tribune - bibliothèque de Rennes - lettre ouverte - management


Résultat de la réflexion et de l'expression du personnel des bibliothèques de la Ville de Rennes, le courrier suivant a été envoyé aux élus et à la Directrice de la Bibliothèque, Marine Bedel :

Lettre ouverte à la Direction

 

 

Madame la Directrice,

 

depuis longtemps, trop longtemps le personnel de la bibliothèque ressent un profond malaise et il nous semble indispensable de vous l'exprimer. Afin de parvenir à en identifier les causes nous nous sommes rencontrés entre collègues, que nous soyons en bibliothèque de quartier ou dans les services centraux de la rue de Lorient. Nous avons échangé et confronté nos ressentis.

 

1/ A propos du management :

Nous sommes encore nombreux à avoir connu la bibliothèque fonctionnant avec un encadrement très réduit. Nous étions alors, demandeurs d'une certaine amélioration. Aujourd'hui l'encadrement est très important, trop important peut-être pour certains d'entre nous, ou en tous cas mal adapté à ce que nous en attendons. Les agents B ET C vivent mal la multiplication des hiérarchies verticales et transversales et pensent qu'elles communiquent mal entre elles. Elles ne sont plus ressenties comme l'aide qu'elles devraient être pour les agents exécutants, mais comme une charge.

 

Trop souvent nous nous sentons tirés à hue et à dia par des consignes contradictoires, assaillis de mails nous inondant de dates butoirs, de demandes de réponses à apporter pour le lendemain alors que nous sommes au service public effectuant deux voire trois tâches différentes en même temps. Nos responsables de secteurs nous rencontrent lors de réunions d'équipes 1h 1 fois par semaine, par mois ou toutes les 6 semaines mais que savent-ils de la réalité de notre travail quotidien et de l'ensemble des activités de notre bibliothèque ? Ils nous évaluent chaque année. Sur quelle base ?

 

 

Les champs Libres, entrée principale

Exirel, (CC BY-NC 2.0)

 

 

Un fossé s'est clairement creusé entre les cadres A et le reste du personnel et il semble chaque jour se creuser un peu plus. Ce clivage n'est pas une fatalité et les choses pourraient être différentes. Attention ! Il ne s'agit pas, dans cette lettre, de cibler telle ou telle personne. Nous parlons des fonctions des personnes et pensons que le management pourrait être organisé autrement. Nos cadres A partagent peut-être cet avis. Certains d'entre nous pensons que l'organisation actuelle est inadaptée au réseau. Deux responsables de secteur, ce n'est pas suffisant. Il leur est impossible de suivre correctement chaque équipe.

 

Nous sommes des petites structures avec peu de personnel titulaire et nous devons être sur tous les fronts. Cette organisation correspond plus à une grosse structure. A ce propos, rappelons que, lors de la création des Champs Libres, des groupes de travail s'étaient tenus et avaient entre autre conclu qu'une organisation du réseau en 6 "grosses" bibliothèques de quartiers serait à la fois moins gourmande en personnel et plus confortable pour les agents.

 

Ce « fossé » entre les A, d'un côté, et les B et C, de l'autre, explique peut-être que nous avons l'impression que nos supérieurs hiérarchiques s'adressent à nous comme à des enfants, que l'on doit sermonner, parfois en leur tenant des propos moralisateurs. Nous avons passé des examens, des concours, nous sommes expérimentés et adultes.

 

2/ A propos des emplois précaires et notre travail :

Les emplois précaires sont trop nombreux. Certains sont légitimes et ne peuvent être évités mais c'est loin d'être le cas de tous. Depuis des années les contrats se succèdent sur les fonctions navette : c'est illégal. Il n'est pas normal que les contrats aidés tel que les "CUI" remplacent des emplois statutaires. Les titulaires des bibliothèques où sont placés ces personnes n'en peuvent plus de voir défiler sans cesse de nouvelles têtes, appréhendent chaque nouveau recrutement qui pourrait éventuellement amener dans l'équipe un maillon faible. Ils n'ont plus ni le temps ni l'énergie ni l'envie de vraiment participer à une véritable insertion. Qui prend cette responsabilité ? Comment ces personnes s'intègrent-elles dans les équipes ? Leur parle-t-on de profil de poste, à part le fait de ranger et d'accueillir le public ? Souvent, chacun les interpelle pour avoir de l'aide. Elles ont parfois l'impression d'un éparpillement, de servir de "bouche-trou".

 

Quant à notre charge de travail, les collègues, et notamment les agents de catégories C, se voient sans cesse confier de nouvelles missions, de nouvelles responsabilités. Ils sont toujours sollicités sur de nouvelles compétences se surajoutant à leurs missions déjà nombreuses. Les contraintes augmentent : présence hors planning pour des animations, responsabilités nouvelles. Les tâches se multiplient sans qu'il y ait de concertation, sans formation, sans jamais de reconnaissance ou compensation financière : refus de verser la NBI accueil, valeur du point d'indice bloqué, primes minimales… et sans même d'inscription sur le profil de postes. Nous nous interrogeons aussi sur la répartition des tâches.

 

Manifestement, quand on n'ose pas dire "non", les nouvelles tâches que l'on se voit imposées alourdissent notre travail. Leur répartition est inégale, notamment entre les C et pèse sur l'ambiance. Les collègues de catégorie B, eux, ont souvent un fort sentiment de "déclassement" qui ne peut être seulement mis sur le compte de l'érosion du pouvoir d'achat. Ce qui pourrait être perçu comme une opportunité pour l'évolution de carrière et l'investissement professionnel (acquisition de nouvelles compétences, tâches plus gratifiantes…), est plombé par un sentiment d'épuisement et générateur de démotivation, de stress.

 

Du stress et de la démotivation, donc, générés aussi par d'autres aspects de notre travail au quotidien, comme :

- la préparation des actions culturelles. Bien sûr, elles doivent être prévues et anticipées mais l'inscription dans le calendrier de très longs mois à l'avance alors que nous n'avons même pas encore mis un point final à l'action du moment, nous donne l'impression de n'en avoir jamais terminé. Nous ne prenons pas assez de recul pour mieux analyser les résultats. C'est ce qui pourtant nous motiverait pour d'autres projets. Si malgré tout nous avons encore l'envie et l'énergie de nous lancer dans une action ou une formation, la multiplication des démarches, des personnes à informer constitue encore un frein. 
- Jusqu'à présent, pas de véritable politique documentaire qui donnerait une base à nos acquisitions, à nos actions culturelles. Notre politique est-elle d'abord de « vitrine » au détriment d'une véritable réflexion de fond sur notre activité ? Vous semblez maintenant vouloir mettre une politique en œuvre à travers des groupes de travail mais où allons-nous prendre le temps de nous y consacrer ? 
- les réunions : elles devraient être des moments où nous devrions nous ressourcer, « recharger nos batteries », trouver de nouvelles motivations. Trop souvent, nous nous y rendons comme à une corvée car trop souvent ces réunions (périodiques, Electre, Millenium…) ne s'inscrivent pas dans une véritable démarche de travail ; à l'issue de cette réunion, la discussion est close. 
- les groupes de travail : les collègues ayant participé aux groupes de travail sur les horaires se sont sentis floués. Nombre d'entre nous ne souhaiterons pas renouveler cette expérience désagréable ou, pour le moins, s'y rendrons, méfiants. - la sensation d'éparpillement et de morcellement ressenti dans nos différentes tâches se retrouve aussi au niveau humain. Nous n'avons plus l'impression d'appartenir à une équipe « bibliothèque municipale » et n'avons que très peu de possibilités de construire un projet à plusieurs bibliothèques. Les temps d'échanges informels se raréfient et chacun s'isole dans sa bibliothèque. Les plus méfiants d'entre nous se demandent si ce morcellement, cet éclatement, cet impossibilité à échanger ne sont pas délibérés et ne procèdent pas d'une volonté visant à effacer la cohésion qui existait auparavant. 
- la formation : certains ont du mal à y accéder. Nous manquons d'information sur le DIF, sur la planification des journées professionnelles, les salons.

 

Cette lettre peut vous apparaître comme un document "fabriqué "par les délégués syndicaux. Ce n'est pas le cas. Elle est, nous pouvons vous l'assurer, l'expression du malaise profond d'une bonne partie du personnel. Bien sûr, chacun d'entre nous n'a pas exprimé tout ce qui se trouve dans ce courrier mais nous avons cherché à restituer le plus honnêtement possible notre ressenti profond. Vous ne pouvez pas ne pas avoir perçu le malaise qui règne et qui n'est pas dû qu'au problème des horaires.

 

Cette question des horaires, l'absence de négociations, de prises en compte de nos propositions, de compensation minimum pour les contraintes supplémentaires a achevé de dégrader le climat du service.

Nous ne demandons pas que l'on nous adresse de vibrants compliments lors des plénières nous demandons à être entendus, à être respectés et qu'un véritable dialogue s'instaure.

 

Ce courrier n'est en aucun cas gratuit, en exprimant par écrit le malaise des agents C et B nous ne cherchons pas à "régler des comptes". Nous avons d'ailleurs certaines raisons de penser que la situation est aussi difficile pour l'ensemble des agents toutes catégories confondues. Nous voulons faire évoluer la situation actuelle, nous pensons sincèrement que cela est possible et qu'ensemble, nous pourrions trouver le moyen de le faire.

 

Nous vous prions, Madame, de bien vouloir agréer l'expression de nos sincères salutations.

(via CGT Rennes