Résister : « Cette France exceptionnelle, belle à en chialer »

Thomas Deslogis - 17.11.2015

Tribune - attentats Paris - France résister


Après avoir traversé la Grèce, Thomas Deslogis a poursuivi son itinéraire d’un enfant du siècle en Espagne. Vivant à distance les événements parisiens du 13 novembre dernier, c’est le poète qui a vibré, et l’humain qui a parlé. Depuis les plaines ibériques, il répond à Léo Ferré, « Des armes, des chouettes, des brillantes »...

 

LE BATACLAN

patrick janicek, CC BY 2.0

 

 

Pour résister : ne pas rester Français, le devenir

 

Résister en continuant d’être ce que nous sommes. Voilà ce qu’on peut lire massivement sur les réseaux sociaux et dans de nombreux articles publiés ce week-end. Une considération tout à fait juste, saine, pacifique. Mais, doit-on alors forcément se demander que sommes-nous exactement ? Paris vient d’être attaqué parce que, Paris, c’est la France. Indéniablement. Mais qu’est-ce que la France en 2015 ? Devons-nous continuer d’être Français, ou devons-nous, enfin, le devenir ?  

 

Un certain décalage apparaît en effet depuis vendredi entre les réactions nationales et internationales. Vu d’ici, c’est la démocratie qui a été attaquée, c’est la République, c’est l’État engagé contre Daesh. Mais vu d’ailleurs, de partout ailleurs, c’est moins un pays qu’une idée qu’on a tenté de bousculer. L’idée d’une France révolutionnaire, populaire, philosophique, profondément progressiste. L’idée d’une France du plaisir sans limites, d’une France de la luxure, du bon vin, du bon temps, d’une France des années folles. L’idée d’une France de la culture, d’une France cartésienne, romantique, surréaliste, existentialiste. 

 

Cette idée de la France, célébrée dans le monde entier depuis quelques jours, idéalisée et façonnée par divers symboles et interprétations d’une Histoire bien plus tumultueuse que cela, trouve bien moins d’échos sur nos terres, si ce n’est d’être touché par tant de considérations. 

 

Parce qu’ici on sait et on vit. On sait que notre Histoire n’est pas si belle, et on vit cette France des années 2000. On vit cette ambiance délétère entretenue par l’extrême droite et dans laquelle se sont engouffrés les autres partis, au pouvoir ou non. Et on ne sait plus. On ne sait absolument plus ce que la France signifie. Nous nous sommes accrochés à la seule idée de démocratie, la faisant nôtre en croyant aveuglément à ce mythe qui fait de nous les premiers dans l’exercice moderne de la République. 

 

"Être Français c’est pouvoir, et non pas devoir, picoler à outrance, fumer toute la nuit, c’est baiser jusqu’au lendemain, c’est utiliser le vocabulaire qu’on veut en prenant ça pour de la littérature"

 

 

Pendant ce temps-là l’extrême droite s’appropriait le drapeau en sous-titrant « La France aux Français ». Là est notre échec, ne pas l’avoir récupéré plus tôt en changeant le sous-titre. Être Français, être culturellement français, n’a pourtant rien à voir ni avec la nationalité ni avec certaines valeurs plus floues que jamais. Non. Être Français – faut-il le réinventer ? – c’est cet idéal, ce prisme par lequel on nous voit à l’étranger. 

 

Être Français c’est pouvoir, et non pas devoir, picoler à outrance, fumer toute la nuit, c’est baiser jusqu’au lendemain, c’est utiliser le vocabulaire qu’on veut en prenant ça pour de la littérature, c’est s’habiller n’importe comment en prenant ça pour de la haute couture, c’est voter, c’est lire, c’est le Cinéma avec un grand C, c’est de la bite en gros plan, des nibards sur les murs et de la philosophie à tout bout de champ. 

 

Tout cela n’est pas tout à fait vrai. Il s’agit d’un imaginaire collectif qui nous concerne et auquel, pourtant, on croit moins ici qu’ailleurs. Résister, c’est changer cette donne. C’est devenir cette France imaginée partout. 

 

Cette France exceptionnelle, belle à en chialer. Libre, si libre, que n’importe quel salaud à la lâcheté invraisemblable ne pourra jamais ébranler. À part devenir ce pays qui, en réponse au terrorisme tout autant qu’au quotidien, s’en va faire l’amour à deux, à quatre, à plus, s’en va vibrer devant du foot ou du rock, s’en va faire preuve d’une tolérance à toute épreuve, s’en va rouler un joint entre copains, s’en va boire jusqu’à plus soif, s’en va faire faire des poèmes, des romans, des peintures indécentes, – à part devenir cette France que le reste du monde s’imagine, que pouvons-nous faire de mieux, nous, citoyens ? 

 

Rien à foutre de Daesh, devrait-on se dire ces jours-ci, et les autres, c’est l’affaire de nos représentants. Bonne chance, sincèrement. Soyons francs, nous ne maîtrisons pas le sujet. Nous, on baise en écoutant du rock, du rap, du classique, peu importe. Et si certains, parce qu’ils croient ceci ou cela, s’y refusent, aucun problème. Qu’ils viennent et restent, parce que justement, ici, peu importe. 

 

Chacun sa culture, sa vie, pieuse ou blasphématoire. Bienvenue en France. 

 

Une seule question s’imposerait alors : parce que Daesh nous attaque explicitement pour profiter de la France concrète que nous sommes actuellement, de cette France réactionnaire et intolérante qui n’attend que ce genre de drame pour imploser, paraîtrions-nous si vulnérable si nous étions plutôt cette France-idée ? 

 

Cette France, qui pointe du téton plutôt que du doigt. ​