Russie : "Nous savons bien comment tout cela va se terminer"

Editions La Différence - 11.04.2014

Tribune - Zakhar Prilepine - Russie - évolution


Les Éditions de la Différence vont publier le 15 mai prochain, de Zakhar Prilepine que beaucoup considèrent en Russie comme le Maxime Gorki de notre temps, une suite de chroniques drôles, touchantes, acides, provocantes, toujours stimulantes, intitulées Je viens de Russie.

 

Les rapports de la politique et de la littérature sont au centre du livre qui traite avec verve, humour ou rage  de son engagement dans le mouvement national-bolchévique aux côtés de Limonov mais aussi de son amour de cette terre russe qui l'a enfanté. « Nous savons bien comment tout cela va se terminer » est une des chroniques du livre dont nous donnons le texte en avant-première.

 

 

NOUS SAVONS BIEN COMMENT
TOUT CELA VA SE TERMINER

 

Aujourd'hui, on entend souvent : « Je choisis l'évolution, pas la révolution. » Ou bien encore : « Le monde doit se développer non pas en se révoltant mais en évoluant. »

 

J'ai entendu ces mots étranges et peu compréhensibles de la bouche des personnes les plus diverses qui, il faut bien l'avouer, ont le plus souvent un point commun : elles sont satisfaites de la vie qu'elles mènent. Socialement parlant, du moins.

 

En fait, la fréquence à laquelle on entend cette phrase ces derniers temps, laisse penser qu'il y a quelque chose de pourri au royaume de Russie. Si chaque nanti choisit de cocher la case qui figure devant le premier mot : évolution (je suis pour ! je suis pour !), on peut en déduire que le danger que quelqu'un pense autrement et choisisse la deuxième possibilité existe vraiment.

 

Au cours de la dernière décennie, j'ai remarqué à plusieurs reprises des épidémies de clichés de ce genre. On a l'impression qu'une absurdité pathétique est jetée en pâture à la société et que tous, sans réfléchir, se mettent à la répéter.

 

Il y a, disons, une quinzaine d'années, dans toutes les discussions et dans la presse, on rencontrait la phrase « Tous les empires finissent par s'effondrer ». C'était la réponse type à la moindre mention de la récente décomposition de la Russie, qui portait alors un autre nom – un sigle de quatre lettres.

« Et les USA ? avais-je demandé alors. Qu'ils s'effondrent aussi ! 

– Ils s'effondreront aussi, avait répondu mon interlocuteur non sans ironie, tout en souhaitant prospérité et longévité à l'empire yankee en son for intérieur. C'est un pays encore jeune.

– Et la Chine ? Quid de la Chine, ce ramassis d'impérialistes millénaires sans pitié ? »

Je ne me souviens plus de ce qu'on m'avait répondu et c'est d'ailleurs sans importance.

 

Tout comme il est sans importance d'entamer une polémique avec ceux qui choisissent l'évolution et non la révolution. Et si on décidait d'avoir des nuits blanches sans interruption, comme celles de Piter en été, mais toute l'année ? Ou bien de garder l'été six mois de suite ?

 

Il se trouvera quelqu'un pour objecter que c'est autre chose, que c'est la nature. Et l'Homme, ce n'est pas la nature ?

 

C'est la nature sauvage : des fourrés infranchissables, la taïga, la fosse des Mariannes, le désert, la forêt-steppe et aussi, parfois, le plateau central de Russie. Lev Goumilev parlait de secousses de « passionarité » qui se produiraient sous l'influence du soleil et seraient subies par des peuples entiers. Peut-être Goumilev a-t-il menti sur tous les points, mais qui pourra nier que le Portugal était un grand pays et qu'il est devenu n'importe quoi ? Que le splendide peuple des Varègues a existé ? Et qu'est-il devenu aujourd'hui ? Des Scandinaves fatigués. La nature les a abandonnés, la nature ne s'intéresse plus à eux. La nature s'intéresse à l'Orient, elle s'intéresse éternellement à la Chine et, j'ose l'espérer, elle est curieuse de la Russie en quête de Dieu, folle, chauffée à blanc, enragée et paresseuse tout à la fois.

 

Seuls des originaux repus considèrent que la nature se développe grâce l'évolution. La terre elle-même a été créée dans un processus de folie, de révolution, d'accrochage de corps inconnus, de chute de météorites, de mort de milliers de créatures, de naissance de nouveaux monstres, d'éruptions volcaniques.

 

Si les éruptions de volcans font partie de l'évolution, que pouvons-nous attendre des révolutions humaines ? Le magma en fusion cherche à s'échapper et vous pensez vraiment que vous pourrez le calmer avec vos incantations : « Assez de révolutions ! » ou encore « Nous n'avons pas oublié comment tout s'est terminé ! » Nous ne pouvons pas nous souvenir de tout ! Nous ne voulons nous souvenir de rien. Nous sommes la nature vivante, nous ne sommes pas de la lave morte, dans laquelle on peut fouiller avec un bâton.

 

Si l'humanité était aussi ennuyeuse et préférait invariablement l'évolution aux révolutions, que serait-il advenu de Napoléon, du patriarche Nikon, auteur de la révolution sanglante de l'Église, et du contre-révolutionnaire Avvakoum ? Où serait passée, enfin, toute l'histoire du monde née dans les douleurs de l'enfantement, les cris et le sang ?

 

Qu'y aurait-il à la place de la folle histoire de l'empire romain, déchiré par les révolutions religieuses et territoriales ? Il n'y aurait pas eu de Russie kiévienne, vivant au rythme infernal des massacres et des guerres intestines et contrainte de céder la place à une nouvelle fleur inconnue, la Russie moscovite, la Troisième Rome.

 

Qui aurait décrit Troie ? Qu'auraient fait Koutouzov et Bolkonsky dans le roman La Guerre et la Paix ? Et qu'y aurait-il eu à la place de la grande épopée de la révolution intitulée Le Don paisible ?

 

En fait, les partisans purs et durs de l'évolution seraient obligés de vivre encore aujourd'hui si ce n'est sous le régime de la communauté primitive, tout du moins sous celui de l'esclavage, parce que le féodalisme, c'est déjà la révolution et le capitalisme, des dizaines de révolutions plus terribles les unes que les autres.

 

Qu'ils retournent à l'époque de l'esclavage et vivent en esclaves ! Et qu'ils n'essaient pas de se rappeler le nom de Spartacus !

 

On pourra me répondre que l'histoire mondiale est arrivée à son terme, comme l'annonçait Francis Fukuyama, philosophe fantasque. Alors aujourd'hui, plus question de révolution ! Tout est enfin à sa place.

 

Ce même Fukuyama a changé d'avis et conteste son propre raisonnement. L'Histoire, c'est aussi la nature et ce n'est pas Fukuyama qui l'arrêtera. Et Francis, en homme raisonnable, s'en est rendu compte. Beaucoup, cependant, n'ont pas encore compris.

 

Si ce qui a été dit plus haut n'est pas assez convaincant, je ne peux que conseiller aux fervents partisans de l'évolution de commencer par travailler sur eux-mêmes.

 

D'ailleurs « commençons par changer nous-mêmes » est encore une de ces âneries bien-pensantes que les gens rabâchent, comme envoûtés. Et voilà que je me surprends pour la première fois à répéter, non sans enthousiasme, cette phrase idiote : c'est par soi-même qu'il faut commencer.

 

Vivez dans l'évolution, comme les choux. Poussez là où vous avez été planté. Grossissez. Et ne vous avisez pas de sauter d'une plate-bande à une autre. Ne vous lancez pas dans le business à la russe, avec élimination des concurrents, dépeçage d'entreprises et destruction de tous les obstacles prévus par la législation. Tout cela a un goût de violence. À plus forte raison, il vous est vivement déconseillé de vous lancer dans la politique qui repose sur le commandement : ton prochain tu dévoreras. Évitez de changer d'épouse ou de prendre des maîtresses. Ce serait de toute évidence une tentative de modifier l'ordre établi par une méthode révolutionnaire, alors que nous avons tous choisi un conservatisme modéré, comme la température d'un noyé.

 

Je pourrais continuer la liste des souhaits mais j'en resterai là. Si tu entreprends de démontrer qu'une poule est couverte de plumes, qu'elle pond des œufs ovales, et qu'on refuse de te croire, tu seras très vite à court d'arguments.

 

Il faut savoir s'arrêter à temps.