"Sans lutte, la poésie s'emmerde. Et plus grave : elle nous emmerde"

La rédaction - 29.01.2015

Tribune - Thomas Deslogis - poésie combat - protestations actions


Nous avions écrit qu'il nous faisait parfois le plaisir d'une petite visite, mais la dernière fois que Thomas Deslogis est venu frapper à notre huis, ce n'était pas un bon vent, qui l'amenait : plutôt une tempête tropicale, de colère et d'amertume. « La poésie contemporaine ? J'en vomis, j'en dégueule de honte », avait-il clamé dans nos colonnes, désespéré d'assister à l'inaction ambiante. La poésie se meurt de se faire discrète, au point de disparaître de tous les radars possibles et imaginables. Mais Thomas est convaincu, fermement décidé à provoquer les indignations, à démanger pour mieux attiser les feux du débat. 

 

Quand il est comme ça, Thomas, on lui ouvre la porte, bien grand. On s'assoit. Et on l'écoute. Et voici ce que cela donne.

  

 Poète, range ton luth et dégaine un Uzi

(Musset, ou presque)

 

 

Chers poètes, éditeurs, et autres « responsables » de la poésie contemporaine,

 

Avant toutes choses je vous prie de pardonner mon langage, j'y suis attaché.

 

Il y a deux semaines j'ai publié ici même une tribune un brin acide dans laquelle, grossièrement, je vous traitais tous de branleurs. 

 

Les éditions Bruno Doucey ont réagi en envoyant un email à ActuaLitté pour défendre leur action. Si je regrette bien sûr qu'à un propos public reprochant justement à la poésie de ne pas être assez publique on réponde par un moyen privé, je les remercie malgré tout de me permettre d'exploiter encore une fois publiquement cette opportunité de préciser le fond de ma pensée et de mes « accusations ». Je ne voudrais surtout pas que mes reproches soient mal compris ; et que ne se sentent pas visés ceux qui le sont pourtant...

 

On ne se fait jamais mieux entendre que lors d'un affrontement, les tripes à l'air. Excusez encore une fois mon penchant pour les images fortes (mes vomissures et autres branlettes de la dernière tribune en témoignent). Il n'empêche qu'un débat sur la scène publique, en utilisant des médias pour faire connaître son opposition ou son approbation envers telle ou telle proposition ou jugement, le tout avec un concept spécifique en fil rouge, reste le meilleur moyen de faire parler de la poésie au-delà du cercle habituel, et, surtout, de la faire penser.

 

Un jeu utile auquel je vous invite tous, poètes ou éditeurs, chaleureusement. 

 

Et, comme pour vous y pousser, je me dois de préciser à nouveau la nature des propos qui ont déplu aux éditions Doucey. Je ne les ai pourtant jamais mentionnés avant leur intervention, jamais attaquée, ni aucune autre maison d'édition d'ailleurs (soyez patient ça arrive). C'est le travail de leurs poètes qu'ils défendent, et ils ont bien raison, ils font le job ! Comme moi je fais ce que j'estime être mon job en défendant mon raisonnement, déjà détaillé ailleurs, qui aboutit à la nécessaire (re) conquête d'un lectorat populaire par la (re) conquête d'une place significative au sein des médias.

 

La colère - Sébastien Le Clerc (1637-1714), graveur du Roi [HH_98_03]

Figures de Metz Bibliothèques-Médiathèques de Metz CC BY 2.0

 

 

Et le constat doit être fait que si efforts il y a dans cette volonté de démocratisation véritable de la poésie, ils sont loin d'être suffisants. Certains penseront peut-être que ça ne sert à rien d'essayer, que la poésie n'est pas faite « pour tous les gens ». J'entends ça parfois. N'importe quoi ! Si vous pensez cela et êtes poètes ou travaillez dans le milieu, changez de métier immédiatement. Merci.

 

Intégrer la poésie dans l'espace public populaire.

 

Un but à atteindre. Un fol espoir, du 1917 ! Et je refuse de croire en un monde où nous, poètes, ne prenons plus nos rêves en main

 

Mon boulot, le poème d'actu, est un moyen d'action. Le débat médiatique aussi. Mais d'autres façons d'agir plus efficacement qu'une récitation en salle peuvent aussi être considérées. Collectivement. Pour exemples :

  • lancer une réflexion sur l'écriture poétique et sa captation ; ne devrions-nous pas exiger de la poésie une petite musique, une plaisante musique, un rythme quel qu'il soit, mais un rythme tout de même (pensez au bon vieux rap U.S. des 90's, cette capacité qu'a l'écriture à nous cerner même si on ne comprend pas le contenu, et qui nous pousse finalement à faire ce très léger effort qu'est l'attention)
  • apprendre à communiquer avec les lecteurs potentiels (donc tout le monde) comme l'époque l'exige (quitte à en jouer) et sans se croire pute ou collabo pour autant
  • renforcer les liens entre la poésie et la presse 
  • porter plainte contre la Société des poètes français pour non-assistance à art en danger

 

En voilà qui mériteraient la prison tiens ! Je les appelle « les Rois de la com » ». Allez faire un tour sur leur site chers lecteurs, vous comprendrez vite. Il est immonde, non seulement d'un autre temps, mais laid même pour cet ancien temps. Présence sur les réseaux sociaux : nulle. Je rappelle qu'une des missions de la SPF est d'encourager « la vocation poétique des jeunes ». Et devinez quoi ? Ils sont officiellement reconnus d'Utilité Publique (avec majuscule s'il vous plaît). Une putain de honte. 

 

Autre « responsable » qu'il serait bon de chatouiller : la Collection NRF Poésie/Gallimard. Je sais, j'ai dit plus haut que je n'attaquais aucune maison d'édition... Mais la NRF a surtout valeur d'Institution, on le sait tous. Et je ne l'attaque d'ailleurs pas, la collection est bien plus dans son rôle que ne l'est la SPF. Elle ne va pas si mal, les ventes des grands poètes morts lui permettent de tenir bon. Gallimard oblige, la vitrine est propre.

 

Mais lisons André Velter, le directeur de la collection, lorsqu'il parle de la ligne éditoriale de la plus grande maison poétique de France : « Ce n'est pas mon esthétique personnelle qui doit passer dans cette collection. C'est plutôt une sorte de panorama, le plus harmonieux et le moins injuste possible. » Louable dira-t-on, propre. Le consensus parfait. Aucun engagement esthétique, que de la justice ! Le statut institutionnel de la collection lui est monté à la tête, NRF se prend pour un État...

 

Pourtant, quand je regarde l'Histoire de la poésie, je ne vois que des combats de despotes tous plus éclairés les uns que les autres ; parfois ensemble, contre autre chose, contre une idée du monde. La poésie ne peut vivre et avancer qu'ainsi, elle a besoin du jus de la lutte. Sinon elle s'emmerde, et, bien plus grave, elle est putain d'emmerdante à lire !

 

Voilà. Je persiste : j'en veux à la poésie contemporaine, cette entité aux visages multiples, de ne pas réussir à s'imposer suffisamment dans le paysage médiatique, et je continuerai à consacrer mes forces à cette problématique. Je ne m'attaque pas forcément à tous ses visages. Et même ceux-là, je ne les titille que dans l'espoir d'entendre leur opinion sur ces choses-là, aussi haut et fort que possible. Pour commencer. Pour frétiller. 

 

Dans l'impatience de vous lire

 

Bien publiquement,

 

Thomas Deslogis