Scène de lecture ou On ne lit bien qu'en province, Par Yun Sun Limet

Clément Solym - 16.08.2012

Tribune - Yun Sun Limet - province - écriture


La parole aux auteurs des éditions la Différence : 

« On n'écrit bien que de province », a dit Proust. A cette heure estivale où la province, sous la pluie et au soleil pour les quelques chanceux au sud du massif des pré-alpes, devient l'habitat temporaire des Parisiens, on pourrait ajouter qu'on ne lit bien qu'en province. Pro-vincis, lieu pour les vaincus, ceux qui ont déjà abandonné, pendant qu'à la capitale, la lutte continue.



 

 

J'aime ce renoncement. Une fois passé le périphérique, se relâchent les ambitions, s'effacent les noms repères du champ littéraire qui génère les parcours, les succès. Les lecteurs de province qui viennent en librairie n'ont en tête aucun de ces noms de critiques, d'éditeurs, ou d'autres.

 

Ils lisent. Vraiment. Bien sûr, ils subissent aussi le matraquage de la best-sellerisation de l'édition. Mais une fois dépassée l'écume des têtes de gondole, lorsqu'ils cherchent autre chose, ils n'ont pas de grille de pré-lecture. Ils ne se laissent pas influencer par les professionnels qui leur disent déjà qui sera à la rentrée « incontournable », qui il faudra lire, selon la sélection darwinienne des quelques survivants du flot de livres qui passeront à la trappe de l'évolution éditoriale.

 

Et cela m'étonne toujours : sans préjugés, ils bravent la pluie ou la tentation des plages pour se rendre dans une librairie, et se faire surprendre par la littérature pour peu que le ou la libraire en soit encore un(e). Ce sacerdoce, et c'est une chance en France, est encore régulièrement pratiqué. 

 

Et ici, la statistique, les chiffres de vente n'ont plus de pertinence. Scène de lecture. 

 

Poussez la porte d'une librairie de province : vous y trouverez parfois un auteur, seul, assis dans un coin de la librairie, quelques caisses ayant été poussées pour la circonstance. Un petit écriteau devant lui annonçant son nom, et le stylo à la main, répétant inlassablement le geste auguste de la dédicace. Il attend le lecteur, qui fera descendre d'un dos de livre la pile gentiment apportée par le représentant, qui y croit à peine.

 

Et puis soudain la porte s'ouvre, à travers une trouée d'un ciel bas et lourd, un rayon de soleil semble pousser une personne hésitante qui finalement entre, puis, ragaillardie par l'ambiance littéraire va tout droit vers la petite table et se présente devant l'auteur en lui disant : « J'ai lu tous vos livres. »

 

Une discussion s'engage, qui dit tout en quelques mots des raisons d'écrire. Et finalement, au moment de demander une dédicace, la lectrice (ou le lecteur, mais souvent c'est une femme) sort de son sac son exemplaire, plié aux coins des pages, qu'elle tend avec gourmandise vers l'auteur.

 

Et celui-ci signe une belle dédicace, et si la pile de livres neufs ne descendra pas d'autant, rien ne vaut ces quelques mots à l'encre, sur le livre qui retournera dans la bibliothèque, extrait le temps d'une promenade, à travers une rue piétonne de province. 

 

 

Yun Sun Limet est née à Séoul en 1968. De nationalité belge, elle vit à Paris depuis 1993. Docteur ès lettres, elle a enseigné à Paris 8 et à l'Université catholique de Louvain, avant de travailler dans l'édition. Elle a publié de nombreux articles de théorie littéraire et a dirigé avec Pierre-Emmanuel Dauzat un livre sur Cioran, paru en octobre 2009 chez Gallimard. Elle est également auteur de fictions (Les Candidats, Prix de la première œuvre de la Communauté française de Belgique, La Martinière, 2004, Points-Seuil, 2005 ; Amsterdam, L'Olivier, 2006 ; Mille neuf cent quatre-vingt-treizeLa Rue de Russie, 2009) et membre du comité de rédaction du site littéraire remue.net fondé par François Bon.