Sergueï Essénine, "mufle, truand, bandit de grands chemins"

Editions La Différence - 11.09.2014

Tribune - Sergueï Essénine - journal poète


Quand on parle de la Russie aujourd'hui on pense aux drames qui se passent en Tchétchénie, en Ukraine, on pense à la corruption répandue par les oligarques, on pense à beaucoup de choses, avouons-le, peu réjouissantes. On en oublierait presque que la Russie est l'un des pays les plus riches en littérature, qu'elle a vu naître au XIXe siècle Alexandre Pouchkine, Mikhaïl Lermontov, plus tard, de grands romanciers comme Nicolas Gogol, Dostoïevski, Tolstoï et de grands poètes comme Maïakovski et Sergueï Essénine.

 

Les Éditions de la Différence rééditent aujourd'hui Journal d'un poète de Sergueï Essénine, traduit pour la première fois en octobre 2004 par Christiane Pighetti.

Fervent défenseur de la Révolution d'Octobre, avant d'être ulcéré par tous les massacres engendrés. Sergueï Essénine se suicidera à seulement trente ans. 

 

Le texte ci-dessous est un extrait de la présentation de la traductrice au Journal d'un poète.

 

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Sergueï Essénine 

 

 

Un jour de printemps 1915, débarque à Saint-Pétersbourg un jeune paysan grand-russien au visage de chérubin, aux grands yeux bleus, aux boucles d'enfant, au sourire désarmant. Dans la trépidante capitale, aux portes de laquelle gronde la guerre germano-russe et où chacun se hâte, on remarque néanmoins son pas ailé, sa démarche souple et dansante, son allure libre et hardie « qui semble incarner l'infini des steppes et la Russie paysanne en mouvement » comme disait Pierre Pascal. Il a vingt ans, se dit poète et résolu à faire connaître ses vers dans la ville de Pouchkine et de Blok, grand maître ès poésie dont l'appréciation favorable valait alors consécration. Il se nomme Sergueï Essenine.

 

Son ascension est fulgurante : en quelques mois, le tout-Pétersbourg sous le charme s'arrache déjà le jeune poète en touloupe et bottes de feutre comme surgi de quelque conte russe ; et la parution, un an plus tard, de son premier recueil, Radounitsa, matérialise sa foudroyante entrée en littérature. D'année en année, la popularité d'Essenine ne cesse de grandir en Russie, portée par son chant de la terre russe qui va droit au cœur de chacun, autant que par sa vie tapageuse et son roman tumultueux avec la danseuse américaine Isadora Duncan qui l'entraîne dans son sillage quelque temps en Occident. À son retour en 1923, il est accueilli en triomphe et la police montée mobilisée pour maintenir l'ordre à la soirée que l'on organise à Moscou en son honneur. Et son suicide, un jour de décembre 1925, déclenchera une véritable épidémie de suicides parmi les jeunes poètes.

 

L'organe du Parti, qui n'a jamais prisé ce trublion, se mobilise désormais pour mettre un terme à ce qu'il appelle « la folie Essenine ». Boukharine, cependant le défenseur des poètes en haut lieu, dénonce avec éclat dans la Pravda qu'il dirige, ce boutefeu et son « cocktail de mâtins, d'icônes, de mômes à nichons, de cierges ardents, de boulaies, de lunes, de chiennes, de Seigneur Dieu et de nécrophilie, tout ceci noyé dans les larmes et les hoquets tragiques d'un ivrogne, tant hooligan que dévot ». L'État soviétique travaille fébrilement à sa construction : il s'agit de célébrer désormais le labeur, la vertu, l'optimisme et l'avenir radieux. Plus question d'éditer Essenine en Russie si ce n'est en version édulcorée à l'usage des écoles. Durant toute l'ère stalinienne, seul le monde du goulag, témoigne l'écrivain Varlam Chalamov, fredonne encore dans les camps la poésie du rebelle, chronique d'une mort annoncée. 

 

Ainsi caracolent puis s'évanouissent ce que le poète lui-même appelle « les heures empoisonnées de la gloire ». 

 

Qui est donc cet Essenine, quasi ignoré en France, et d'où vient qu'au cours d'une vie aussi courte que tourbillonnante, il ait connu ce fabuleux succès en son pays, trouvant grâce auprès de personnalités aussi diverses que poètes érudits et malfrats, paysans ou Trotski ? Car, en ce premier quart du XXe siècle, véritable âge d'or de la poésie, la concurrence est vive entre tant de tempéraments variés : Blok, Maïakovski, andelstam, Akhmatova, Pasternak, Tsvetaïeva, pour ne citer qu'eux. 

 

Si l'on interroge l'auteur sur lui-même en 1915, il répond avec la candeur du « Jongleur de Notre-Dame » dans ce qu'il nomme son « Journal », c'est-à-dire sa poésie :

 

Je suis un pauvre vagabond.

Par la steppe, avec l'étoile du soir

comme le simandre

je chante Dieu.

  

 

Mais quelques années plus tard le ton change et comme s'il s'agissait d'un autre, il va répétant :

 

Je le suis moi-même, un mufle et un truand ;

j'ai tout du bandit de grands chemins...

 

De l'éternel adolescent, naïf et sincère, méditatif à ses heures, viscéralement amoureux de la nature, et passionné de lecture, au fêtard de Moscou, « hooligan » et fauteur de scandales suivi de sa bruyante troupe d'adulateurs à la Rogojine, arrogant parfois, provocateur par nature plus que par défi, quel est donc le vrai visage du poète ? En vérité, comme « la cheminée à cheval sur le toit », Essenine est écartelé entre deux vives inclinations : pour la Grande-Russie traditionnelle, jardin de son enfance dont il se dit le gardien et le héraut, et pour la Révolution (telle qu'il l'entend) qu'un bouillant tempérament appelle de ses vœux ; autrement dit entre un passé qu'il chérit et rejette tour à tour au nom d'un présent qui le frustre et le trahit. Exercice d'équilibre périlleux où coexistent rage de vivre et pulsions de mort.