Soutien des lauréats du Livre Inter : "la littérature produit de la démocratie"

La rédaction - 13.04.2015

Tribune - Radio France - prix Livre Inter - lauréats solidarité


La semaine passée, les auteurs lauréats du Prix du Livre Inter ont diffusé une lettre ouverte, adressée à Radio France. La 41e édition vient de débuter, avec la présidence de Jean-Christophe Rufin, c'est une étrange atmosphère qui s'installe. La nomination du médiateur Dominique-Jean Chertier laisse espérer une fin du conflit, après 25 jours de grève à la Maison de la Radio.

 

 

« Nous sommes quelques auteurs, anciens lauréats du prix Inter, a avoir publié jeudi une tribune dans Le Monde en soutien au mouvement social à Radio France. Cette nouvelle manifestation des baisses de subventions publiques à la culture nous rend inquiets. Et dans ce texte nous avons souligné l'indépendance de jugement caractéristique du jury Inter, comme un exemple de la liberté éditoriale qui doit être protégée dans le service public de la culture», ont écrit les précédents lauréats à la rédaction de ActuaLitté.

 

Les actuels signataires sont Alice Zéniter, Cloé Korman, Olivia Rosenthal, Martin Winckler, Nathalie Léger, François Vallejo, Céline Minard, Laurent Mauvignier, Antoine Volodine et Agnès Desarthe. Nous mettrons cette liste à jour

 

 

 

Les voix de la démocratie :

lettre des lauréats du prix Inter en soutien au mouvement social de Radio France

 

Nous avons voulu réunir quelques voix, quelques signatures de celles et ceux qui ont eu la chance de recevoir un jour pour un de leurs livres le prix de la radio France Inter. Un événement qui a pu changer le cours de nos carrières d'écrivains, en faisant connaître notre travail auprès d'un public bien plus large qu'auparavant. Un prix qui exprime le choix d'un jury indépendant d'auditeurs, un jury renouvelé chaque année et par là exemplaire de l'exercice démocratique. Exemplaire d'une indépendance de jugement dont nous estimons que le service public est le meilleur garant, et qu'il est indispensable de maintenir dans un contexte où les haines racistes, les discours de rejet et de peur se taillent une place immense dans bien d'autres médias.  

 

Quand nous disons « nous », nous désignons une communauté qui n'existe pas, une communauté d'écrivains qui pour la plupart ne se connaissent pas, ont pu ne jamais se croiser. Pourtant, dans certains cas, nous nous connaissons très bien : nous nous connaissons passionnément quand nous avons lu les livres de l'un ou de l'autre et avons alors ressenti une familiarité très forte avec celui qui la veille encore était un étranger, et le redeviendrait un peu à la fin du livre. La littérature produit de ces rapprochements en dehors de tout intérêt commun, en dehors de toute communauté sociale, économique, politique. En cela la littérature produit de la démocratie.   

 

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Bobby Hidy, CC BY SA 2.0

 

 

Et c'est précisément l'expérience démocratique qui nous a marqués avec le prix Inter, en recevant la reconnaissance de jurés qui eux non plus ne se connaissaient pas la veille de la délibération et dont les chemins se sépareraient à nouveau au lendemain du vote. En tant que lauréats, nous avons pu assister et prendre la mesure l'année suivante de la qualité de ce débat : une arène bouleversante, le temps d'une journée, pour juger quel récit, quels personnages, quelle représentation de la société, des sentiments, emporterait le scrutin. C'est un combat sans meurtre et sans licenciement, le type de combat qui se mène dans les démocraties à travers les mots, la libre expression des idées c'est-à-dire la liberté de raconter qui on est si on le désire, ou au contraire de dire son opinion sans justifier de son origine.

 

Aujourd'hui, nous pensons que les moyens de ce combat intellectuel sont en danger, et nous voulons exprimer tout notre soutien aux grévistes de Radio France. Nous pensons en effet que le prix Inter représente très bien ce que peut être la liberté du service public et que nous ne voulons pas perdre : une sphère qui n'est comptable vis-à-vis d'aucun sponsor ou intérêt politique. Nous sommes inquiets par conséquent que les perspectives s'amenuisent pour la liberté de ces antennes : la baisse des moyens pour les rédactions, la précarité croissante de tous ceux qui font les magazines et les émissions menacent leur indépendance. Elles menacent leur capacité à décider en fonction de leur expérience, de leurs goûts, de leur culture, et non pour plaire à des décideurs extérieurs ou pour satisfaire des intérêts qui n'ont rien à voir avec le débat intellectuel ou politique.

 

Ainsi nous exprimons, avec les grévistes, notre souhait du maintien des dotations de service public pour la radio, pour que des voix toujours aussi nombreuses et toujours aussi indépendantes puissent s'exprimer sur les ondes, pour perpétuer et nourrir cette expérience dont nous avons tant besoin dans des temps de tensions sociales exacerbées. Pour permettre que des milliers de personnes inconnues les unes aux autres continuent d'être réunies chaque jour dans une immatérielle, discordante et harmonieuse communauté de voix qui se nomme démocratie.

 

 

 

Nota : le prix du livre Inter est choisi chaque année par un jury d'auditeurs venant de toute la France. Les vingt-quatre jurés se réunissent pendant une journée à la Maison de la Radio pour débattre et voter, parmi dix livres qui ont été sélectionnés quelques semaines plus tôt par un collège de critiques littéraires. Le prix du Livre Inter a fêté sa quarantième édition en 2014.