Stratégie Colibri : Achetez des livres plutôt que du PQ

Christine Barros - 14.03.2020

Tribune - Coronavirus epidemie confinement - covid19 livres lecture - librairies commerce independant


BILLET D'HUMEUR - Oui le titre est cynique. OK. Nous voyons tous plus ou moins combien nos vies vont être bouleversées ces prochains jours. Que les plus débonnaires, ou carrément égoïstes, continuent à faire comme si de rien n’était. Que les plus inquiets cèdent aux cassandres télévisuelles avec des réactions quelque peu saugrenues. Que les plus sensés se demandent effarés ce qui est en train de se passer. Que les plus honnêtes essaient de se préparer avec un minimum de calme, mais à quoi ?
 


Emmanuel Macron a décidé jeudi soir de fermer écoles collèges et universités. Le monde médical, encore une fois debout, malgré tout (mais comment font-ils ? quelle sorte d’amour faut-il pour continuer à soigner dans leurs conditions ? ) oscille entre rationalité scientifique, héroïsme professionnel, chronique des morts annoncées. La seule certitude que nous ayons, nous, c’est qu’ils seront là. Encore une fois.
 
Dans le monde du livre, il y a les touchés, ministre ou auteur, dont le poste ou la notoriété induisent une médiatisation. Il y a ceux dont on sait qu’ils sont atteints, dont on tait les noms, sans doute par respect d’intimité. Tous ceux pour lesquels on s’inquiète, parce qu’accueillant du public, les libraires, les bibliothécaires, médiathécaires, et qui sont, au moment où j'écris, dans une grande incertitude quant aux prochaines heures, durant lesquelles sera prise, ou pas, la décision de les fermer au public.
 

Dommages collatéraux


La bourse a dévissé jeudi, un crack dont nous ne parvenons même pas à nous inquiéter, tant préoccupés que nous sommes à réaliser que, oui, parfois le futur nous échappe. (Quelle découverte !) L’on parle de concentration dans ce monde du livre, avec des acteurs mastodontes de la production et de la diffusion, comment croire que ces entreprises ne seront pas touchées par les remous de la crise financière mondiale en cours ? Comment penser que le commerce du livre ne sera pas, avec celui de la culture, en première ligne des sacrifiés comme en toute période de crise, dans une violente tourmente dans quelques semaines à peine ? Pour combien de temps ?

Côté production justement : le volume de la production française sous traitée en Chine, actuellement quasiment à l’arrêt, laisse présager des retards au moins significatifs dans le domaine du livre illustré. Autant de flux financiers de moins, de l’auteur au libraire.

L’annulation des salons, festivals, sur lesquels s’appuie une partie des revenus des maisons d’édition, met d’ores et déjà un certain nombre d'entre elles dans une incertitude financière parfois menaçante quant à leurs ressources du premier semestre. Qui alimentent voire conditionnent les productions du second semestre, rentrée littéraire et fêtes de fin d'année. Effet domino.

Les villes sont d'ores et déjà plongées dans une atmosphère où la circulation réduite ne laisse apparaitre que des rues et commerces désertés par les "consommateurs". Librairies comprises. 

On arrive au cœur de ma préoccupation immédiate. Oui, encore une fois, le commerce numérique va sortir grossi de cette crise. A n’en pas douter. À rester confiné, à raison ou par peur, c’est la montagne qui vient à Mahomet.
 
 

Stratégie colibri


Alors si ce temps étrange, où l’on va devoir rester exclusivement chez soi, contraints, ou simplement forcés par les pioupious, nous plonge dans la stupéfaction, autant qu’elle soit créative.
 
Sus à l’abrutissement des écrans : même vous allez devenir dingue à passer 15h devant, alors imaginez un cerveau de 8 ans. Pas question d’aller au goûter d’anniversaire de Lou, ou de se faire une toile.
 
C'est là. Sous vos yeux, sagaces, ébahis et zélés (dites-le à voix haute). Du papier, des signes étranges posés dessus, des couleurs parfois. Un livre, quoi. Qu’est-ce qu’un livre en période de confinement ?
 
Un livre, c’est ce livre-bain. Parce que c’est franchement plus joyeux de jouer à la baleine. Et le bain dure bien plus longtemps quand vous devez raconter Moby Dick à un moussaillon de 2 ans.

Un livre, c’est ce tout-carton. Bon, on a passé une lingette sur les 5 qu’il préfère, pour être certain. Et là, oui, on lui laisse dévorer ses tout-cartons. Ce pioupiou a le droit. Parce que c’est SON livre. Et pendant ce temps, on peut enfin laver le doudou. 

Un livre c’est ce livret de coloriage. « oui, mais est ce que j’ai le droit de colorier avec mes doigts plutôt que les crayons ? ». Oui, absolument, d’autant que ça donnera une occasion supplémentaire de se laver les mains. Hop.

Un livre, c’est cet album qu’elle nous demande de lui lire « même si c’est pas encore la nuit ». D’accord, mais on tire les rideaux pour faire semblant d’être dans le noir alors. Parce que sinon on a moins peur, et c’est moins bien. (Ah bon ??? Tiens donc…)

Un livre c’est ce classique jamais lu dont on se dit depuis des années, alors qu’il est là-haut sur la dernière étagère « non, mais quand je serai en vacances ». Sauf que, je ne sais pas vous, mais moi les grains de sable dans les livres, je ne supporte pas bien. C’est donc l’occasion rêvée, pas de sable à l’horizon.

Un livre c’est ce titre glané lors de la dernière rentrée littéraire, puis oublié sous la pile de celle de janvier, elle-même noyée sous la pile de février.

C’est ce pavé de 850 pages. Il m’attend. Depuis des semaines. Me guette. Attendant le moment propice. Ce coup-ci, ok, je me rends.

C'est ce titre vaguement feuilleté parce qu'il faisait l'actualité, autant savoir de quoi parlaient ces articles. ( C'est la méthode #autantquejepenseparmoimeme, je vous assure que ça fait un bien fou) 

Un livre, c’est cette série BD que je suis depuis des années. Chouette alors, je vais pouvoir bindgereader l’intégrale. En attendant de bindgewatcher une série, dont je lirai la saga originelle après. Ce n’est pas le moment d’être bêtement sectaire non plus. On peut aimer la Blanche et regarder Netflix, vous êtes bien raides des articulations, messieurs dames.

Un livre, ce sera aussi, n'en déplaise aux puristes, celui stocké sur sa liseuse depuis des mois, repris dix fois, mais dont la lecture precieuse nécessite du temps devant soi. Aubaine.

Un livre, c’est ce bouquin de cuisine, cette petite mousse aérienne délicieuse qui nécessite 18 heures de préparation. C’est l’occasion. En plus, tout le monde est à la maison pour tester. Et faire la vaisselle.

Une théière. Un vieux malt. Un café. S’asseoir. Se poser. Attendre.

Lire.
Alors avant que d’être enfermés, pour que les pioupious gardent de cette période un souvenir étrange et doux, et durant laquelle, pour la première fois depuis longtemps peut-être, un adulte leur lira une histoire – quitte à devoir braver quelque « mais non je suis trop grand.e » –, pour que le temps distendu ne soit pas que d’écrans et d’angoisses, pour rattraper celui perdu, pour en perdre aussi, mais après tout, vous l'aurez, le temps : courez chez votre libraire.

Écoutez-le. Ou pas. Maintenant. Aujourd'hui. Demain. Allez sur son site de libraire indépendant. Quand il sera fermé, il ne réouvrira peut-être plus. Achetez des livres plutôt que du PQ. 

Et s'ils ne vous plaisent pas, pas grave. Au final, ils pourront faire usage. 


Commentaires
La Stratégie Colibri est ma façon de vivre au quotidien, ça marche (sauf que j'ai opté pour l'efficacité pour ma Librairie en Ligne / Amazon, Fnac ou BDFugue).
Très belle apologie du livre.



Merci, Madame Barros!
Vous avez tellement raison. Vous décrivez parfaitement notre univers auprès des enfants. Le mien ne s'ennuiera pas. Il va préparer son bac en visioconférence avec ses amis....
Régal de lecture. « On peut aimer la Blanche et regarder Netflix, vous êtes bien raides des articulations, messieurs dames. »...
Quel plaisir de lire ce texte. La lecture est un tel moyen d'évasion, de réflexion et aussi de partage. Merci.
MAJ dimanche soir. J'ai écrit ce texte vendredi matin. Nous sommes dimanche soir, je n'écrirais plus le même. Je suis à titre personnel soulagée que libraires et bibliothécaires soient contraints et forcés (du moins pour la plupart, certains maires irresponsables n'ont visiblement pas encore tout compris) de ne plus être exposés au public. Je crains que même le conseil de commander en ligne soit dangereux : devons-nous exposer les employés des libraires, des grands marchands, La Poste, les livreurs? Je n'ai pas de réponse. Avoir chez moi assez de livres pour tenir quelques mois est un privilège. Et je vous souhaite ces parenthèses hors du temps.
Oui très belle apologie de la lecture de livres et non de tweets inutiles voire souvent stuPides toute la journée (plus ou moins) confinée...

Mais je tique à la...lecture de l'avant-dernière phrase,ce passage: «...tenir quelques mois...» !

Plaît-il ?

Des mesures aussi drastiques massacreront la vie d'innombrables personnes et bien entendu l'économie si elles durent quelques mois !

Hélas chère Christine Barros,tout le monde ne pourra comme vous continuer à fonctionner si longtemps au milieu de ces mesures d'exception.

C'est inimaginable,impensable de ne pas les lever dès que possible et non dans quelques mois...

Chez nous en Belgique,les mesures de fermetures diverses analogues aux vôtres en France sont censées s'arrêter le 3 avril selon notre Première ministre belge Sophie Wilmès (peu connue en France).

Sorti hier dimanche: Bruxelles ville morte !

Beaucoup moins de pollution,au moins un aspect positif bon à prendre.

Chez vous amis français (ce qui comprend les amies évidemment !),la fin de la terrible épreuve de confinement -non acceptée à ce stade par beaucoup de têtes de mule typiquement françaises, l'esprit d'insoumission -surviendra le 15 avril.

C'est déjà très long et il ne faut pas tuer la vie sociale et économique d'un pays,virus ou pas...

Je suis tombé lors de recherches -interrompues pour le moment évidemment -sur un article du Figaro de décembre 1962: à cette époque le terrible,l'affreux smog tuait les passants dans les rues de Londres !

Pourtant les gens sortaient encore...

Il faut -notamment avec les livres -analyser les situations contemporaines avec un recul et une connaissance historiques...

Essayons de tenir bon sans céder au catastrophisme !

Que le 15 avril, on arrive au bout de ce tunnel mais en gardant un amour des livres retrouvé - à quelque chose alors malheur serait bon !
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