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Terry Goodkind : la cruauté au service d'une “efficacité dramatique extraordinaire”

Auteur invité - 21.09.2020

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C’est en tant que lecteur que j’ai découvert Terry Goodkind, bien avant de le publier chez Bragelonne. La lecture de Wizard’s First Rule (qui allait devenir La première leçon du sorcier en français) m’a passionné et ébloui. Je me souviens l’avoir refermé en me disant « c’est l’un des trois meilleurs romans de Fantasy que j’ai lus de ma vie ». Une éditrice britannique m’a raconté qu’aussitôt après en avoir fini la dernière page, elle l’avait recommencé et l’avait ainsi lu deux fois d’affilée, et je la comprends.
 

par Stéphane Marsan, cofondateur des éditions Bragelonne




 

Il avait déjà fait l’événement aux États-Unis en obtenant le plus gros à-valoir jamais versé pour un premier roman de Fantasy. Ça, le simple lecteur que j’étais l’ignorait, mais en avait trouvé toutes les raisons au cours de sa lecture.
 

Le talent de Goodkind, c’était d’abord la pédagogie : il n’hésitait pas à consacrer de longues pages à expliquer le fonctionnement de la magie, comme un enseignant le ferait à un jeune élève, avec patience et bienveillance, de sorte que le lecteur avait l’impression de suivre une formation comme s’il avait lui-même en main l’épée magique et devait en comprendre les effets et le rôle qu’elle lui conférait.
 

RIP: Terry Goodkind, magicien de la fantasy
 

Surtout que la magie, avec son origine, ses variantes, ses conséquences, les conditions de son apprentissage, est absolument passionnante dans l’univers de L’Épée de Vérité. On est tenu en haleine par l’évolution du récit, mais tout autant par la découverte de ce domaine qui se complexifie et s’enrichit de volume en volume. Je hasarderais que Goodkind tenait cela d’avoir été ébéniste et luthier avant de devenir écrivain (il m’a montré le violon qu’il avait lui-même fabriqué), ce goût du détail et ce soin d’expliquer exactement « comment on fait ».
 

Cruauté et fantasy
 

C’était ensuite la responsabilité : le pouvoir dont le héros ou l’héroïne est investi. Ce n’est pas du tout un truc cool, c’est un fardeau et une malédiction. Et sa responsabilité est ultimement celle de prendre une décision rendue moralement impossible par un dilemme qui l’oblige à sacrifier d’une façon ou d’une autre ce à quoi il.elle tient par-dessus tout.
 

C’est d’une efficacité dramatique extraordinaire, parce que c’est cruel. Les enjeux de la série sont ainsi empreints d’une réelle gravité, donnant une dimension humaine, voire même intime, à ces situations typiques de la High Fantasy consistant ni plus ni moins à sauver le monde.


À cet égard il faut saluer l’idée de génie de la couverture de La première leçon du sorcier qui reflète parfaitement ce propos. La deuxième couverture pour être précis.


Quand la première, lors de la sortie aux USA, représentait Richard, le héros, chevauchant un dragon prêt à prendre son envol, laissant derrière lui un vieux sorcier échevelé et une fille superbe aux allures de princesse, marquée par le style des illustrations de Fantasy des années 80 hérité des visuels de Donjons & Dragons, la couverture de la deuxième édition réalisée par Keith Parkinson, qui allait par la suite illustrer toute la série jusqu’à son décès prématuré, propose simplement un homme et une femme, face à face, dans un immense paysage qui les écrase.
 

Pas de dragon, pas d’épée, pas de sorcier, pas de guerrier : juste un homme et une femme, qui veulent se rejoindre, mais restent irrémédiablement séparés, seuls dans le gigantisme de la nature. Ce sont les protagonistes de la série, Richard et Kahlan. Ils sont uniques et seuls au monde.
 

“La richesse et l’originalité se dévoilent petit à petit puis vous explosent à la gueule”
 

Cette image montre aussi pourquoi ce roman a conquis des millions de lecteurs, pas seulement les amateurs de Fantasy, loin de là : l’essentiel, c’est un amour impossible, le poids qui pèsent sur leurs épaules, le sacrifice inévitable. Le paysage invite à l’évasion, au voyage, ses couleurs sont apaisantes alors que l’itinéraire de ces deux-là leur fera affronter la torture et la mort.
 

Parkinson, héritier de la tradition de la peinture paysagiste américaine, a donné la vision la moins spécifiquement Fantasy d’un roman qui pourtant fourmille d’idées relevant du merveilleux. La première leçon du sorcier nous offre constamment de belles surprises, relatives à des créatures, à l’usage de la magie, au rôle secret des protagonistes, qui relancent sans cesse les enjeux et révèlent les engrenages de l’intrigue.



Stéphane Marsan et Terry Goodkind

 

Car, last but not least, quand on commence à lire Goodkind, à première vue, ça a l’air simple, voire simpliste… et on se fait avoir. C’est là qu’il est le plus fort. Parce que non seulement la richesse et l’originalité se dévoilent petit à petit puis vous explosent à la gueule, mais on se rend compte que depuis le début, ce qui semblait tout bête était super malin. Et l’on comprend pourquoi le héros, Richard, a pour nom de famille Cypher : en français « code secret » ou « message crypté »…
 

Les fans de Terry ne peuvent oublier la première révélation formidable de la série : le pouvoir de Kahlan, le « tonnerre silencieux ». Eh bien, pour moi, Goodkind, c’était exactement ça. Ce type qui n’avait jamais publié une ligne et que nul ne connaissait dans le milieu a débarqué avec un chef-d’œuvre éblouissant qui s’est immédiatement attaché des millions de fans dans le monde. Dont Alain Nevant et moi, avant que nous fondions Bragelonne.
 

Aussi, quand l’occasion nous a été donnée de prétendre à le publier en français, c’était trop beau pour être vrai. Et je n’oublierai jamais le coup de fil de l’agent que j’ai reçu au bureau, fin 2001, quand il m’a dit : « Je vous apporte un cadeau de Noël. » Terry et lui nous avaient choisis, en pariant sur notre projet, sur la façon dont nous voulions faire découvrir son œuvre en France. Et Alain et moi lui sommes profondément reconnaissants pour le soutien constant qu’il nous a prodigué au long des années.
 

Il y aurait tant d’autres choses à dire sur l’œuvre de Terry. Pour avoir eu le privilège de passer une journée avec lui et sa femme Jeri, chez eux, dans le Nevada, je voudrais finir sur ce qui m’est alors apparu comme une évidence : Richard et Kahlan, ces deux amoureux seuls au cœur de l’immensité, c’était eux. C’est dire si la disparition de Terry laisse Jeri dans une terrible détresse. C’est donc d’abord à elle que je pense.


crédit photos : Stephane Marsan




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