Trop de livres : “C’est encore de l’art quand on l’imprime comme du prospectus ?”

Neil Jomunsi - 29.06.2016

Tribune - écrire roman publier - promotion livres rabais - culture prospectus imprimer


Certains billets remuent un peu plus l’industrie qu’ils ne devraient, certainement. Neil Jomunsi intervient dans nos colonnes occasionnellement, pour exposer des réflexions sur le livre, l’édition, la publication. Et plutôt que de compter les marguerites, comme on le fait en période estivale, voici qu’il broie un paradoxal noir. Imprimer, ou ne pas imprimer... voilà une fichue question.

 

Loneliness

ElPadawan, CC BY SA 2.0

 

 

Chaque année à cette époque, le même spectacle dans les librairies : les opérations promo de l’été débarquent par cartons entiers. Des monceaux de livres de poche, des montagnes de « pour 2 achetés, 1 offert », des présentoirs préfabriqués et gavés, des sollicitations jusqu’à la nausée. L’été est une période propice à la lecture, a dit le grand sage qui se trouve également occuper un poste de directeur marketing à ses heures perdues. Et de tirer les manettes pour déverser le contenu des camions sur le seuil des boutiques. C’est comme ça que ça fonctionne, n’est-ce pas ? Le feu vert de l’été, prétexte à tous les rabais au rabais. Même le numérique s’y met, à la promo permanente, et de nous d’étouffer sous des livres aussitôt publiés aussitôt oubliés. C’est un spectacle qui m’est désagréable.

 

C’est peut-être un haut-le-cœur passager. Mais ce malaise me conforte dans l’idée que j’ai de moins en moins envie de participer à ce manège. Un roman, ce n’est pas grand-chose. Un grain de poussière. Mais ajoutés les uns aux autres, je vois ces grains de poussière comme le désert qui grignote lentement le continent. Pourquoi écrire encore des romans quand il y en a déjà tant qui ne seront jamais lus ? On me rétorquera que chaque roman trouvera son lecteur, qu’un roman peut déjà changer quelque chose dans la vie d’une seule personne et que c’est déjà beau.

 

On me dira aussi qu’il faut continuer contre vents et marées, pour des questions de beauté et d’art qui m’échappent un peu. J’entends ces arguments, je les comprends, je les épaule parfois, mais c’est comme s’ils s’étaient usés en moi, comme si l’érosion avait fait son œuvre. Je voudrais y croire, mais ça ressemble trop à une vitrine, l’arbre dont on fait perdurer l’image pour cacher la forêt. La forêt est en plastique.

 

"Il faut écrire des romans qui disent, qui parlent, qui s’interrogent."

 

Invoquer l’art, c’est bien. C’est respectable, on m’a dit. C’est encore de l’art quand on l’imprime comme du prospectus ou du papier journal, qu’on le dévalue à l’infini et que chaque livre ressemble au précédent, n’ôte ni n’ajoute rien, raconte la même histoire encore et encore ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que plus les romans grouillent, moins j’ai envie d’en lire. C’est paradoxal, ok, mais chez moi l’argument de l’offre démultipliée qui permet à chaque lecteur de trouver lecture à son pied me laisse froid. Difficile de l’expliquer. Pourtant je suis certain que tous ces romans ou presque ont été écrits avec le cœur. Ils sont le fruit de la sueur et du sang. Et pourtant, ils m’indiffèrent. Dans une société où tout doit être prétexte à l’euphorie, à l’exaltation, je m’essouffle. Je veux du calme.

 

Faut-il encore écrire des romans ? La question est plutôt : « Y a-t-il encore des romans qui doivent être écrits ? » Et à cela je réponds que oui, bien sûr, il faut écrire des romans qui disent, qui parlent, qui s’interrogent. Qui racontent notre époque, qui la diront aux autres quand nous serons morts depuis longtemps.

 

Faut-il encore écrire pour seulement divertir ? Oui, sans doute, j’imagine : c’est une porte d’entrée – de sortie pour d’autres. Mais il faut bien comprendre que ce livre, s’il est publié, rejoindra la cohorte. Il se fondra dans la masse, celle qui seule est capable de maintenir à flots une industrie qui parfois ne croit plus en ce qu’elle fait. Ou peut-être est-ce simplement moi qui lui prête une intention qu’elle n’a plus depuis longtemps – celle de faire lire pour changer le monde, et pas seulement pour engranger les bénéfices en se nourrissant des rêves et des espoirs de la matière première à laquelle elle achète pour une bouchée de pain ses manuscrits.

 

Désormais, quand j’entre dans une librairie, et j’en visite souvent, plus que de raison sans doute, j’ai l’impression d’entrer sur un champ de bataille, ou plutôt dans un hôpital de guerre, au chevet des mourants. Nous ne sommes pas assez de médecins pour les sauver tous. Sélection naturelle, oui, ok. Ce n’est pas mon truc.

 

Lonely dreamer

Ivan, CC BY SA 2.0

 

 

Soulever la question de la surproduction, c’est s’attirer certaines foudres. « Mais alors tu dis qu’il faudrait moins publier, et donc qu’il faudrait arrêter de publier certains auteurs ? C’est de la discrimination. » Notez bien la nuance : je dis qu’on publie trop, pas qu’il faudrait moins publier. La chaîne du livre fonctionne de telle manière que cette surproduction lui est devenue vitale. Sans elle, la chaîne s’effondre. Donc il ne faut justement pas moins publier si on veut faire perdurer le système.

 

La question du trop-plein, c’est une question que nous avons à résoudre entre nous, entre auteurs et autrices. L’édition ne la résoudra pas pour nous, pas plus que la distribution ou la librairie. « Oui mais si on arrête d’envoyer nos manuscrits, d’autres le feront de toute façon. » Oui, mais on pourrait dire la même chose des emplois précaires. Cette question renvoie à d’autres beaucoup plus importantes : celles liées à nos habitudes, nos servitudes, notre paresse et notre immobilisme. Jusqu’où sommes-nous prêts à nous taire pour passer entre les gouttes ?

 

Faut-il encore écrire des romans ? Oui. Faut-il encore les publier, et dans ces conditions ? Oui, si on veut que la situation empire ou qu’au mieux rien ne change.

 

Bien entendu, à travers ces divagations, c’est surtout moi que j’aiguillonne : dois-je encore écrire des romans ? Je ne pose pas la question. Moi seul ai la réponse.

 

 

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