Un certain éloge de la barbarie

La rédaction - 12.05.2015

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ActuaLitté faisait hier paraître une tribune de Thomas Deslogis, évoquant le devenir de la poésie, en France – sujet très cher au cœur de ce jeune écrivain. « De tous les arts la poésie est celui dont l'histoire est la plus intimement liée à celle de la liberté. Partout dans le monde, et aujourd'hui encore, lorsque la liberté souffre la poésie pointe son nez. Sa nature l'y oblige, incarnant la liberté fondamentale qu'est celle du langage. 

 

La question qui s'impose alors est simple : qu'en est-il une fois cette liberté acquise ? Ou plutôt, l'est-elle jamais vraiment ? Contextualisons la problématique : que fait la poésie française en 2015, quelle lutte mène-t-elle ? »

 

 

La conclusion de son propos a fait réagir Jean Feuillet, auteur intervenant dans nos colonnes sous un nom de plume, qui nous a communiqué un texte de réponse, ici publié dans son intégralité.

 

Un certain éloge de la barbarie

 

Je suis un de ces poètes que Deslogis veut voir « crever », dit-il, adoptant alors cette merveilleuse franchise libératrice qu'il vante chez Dieudonné. J'ai hésité à commenter son article Pourquoi les poètes français devraient se réjouir de la Loi Renseignement (et du cas Dieudonné), puisque répondre à une provocation ne fait que l'amplifier. Je cours ce risque.

 

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Mypous, CC BY SA 2.0

 

 

Partons des fondamentaux posés par l'auteur de l'article : « la liberté fondamentale qu'est celle du langage », et l'« élément essentiel de la création : la spontanéité ». 

 

La langue est fasciste, disait Roland Barthes. Ce qu'il voulait dire par là, c'est que la langue fonctionne comme un prêt-à-penser qui nous enferme dans une vision préétablie du monde, tel que le langage nous pense plutôt qu'on ne le pense. Tout le travail du poète consiste à sortir de ce langage tout en restant dedans, puisqu'il ne peut faire autrement… Dès lors, l'argument de la spontanéité tombe de lui-même. Tout du moins, c'est à la suite d'un long travail qu'on peut la (re)trouver. Tout musicien, tout peintre sait cela ; mais également tout vrai poète. S'il y a une lutte de la poésie, elle est d'abord là, dans le travail du matériau verbal.

 

Mais cela ne suffit pas à Deslogis. Quand il affirme que « la poésie sans lutte est profondément ennuyeuse », il entend plutôt une lutte sociale. Il faut que les poètes soient utiles, affirme-t-il, reprenant (malgré lui ?) une des antiennes du libéralisme : l'utilitarisme. Soit. Mais faut-il faire pour autant de la transgression l'alpha et l'oméga ? Ce qui, notons-le au passage, est l'obligation absolue dans l'art contemporain.

 

On en relèvera l'absurdité : dès lors que la transgression devient un impératif catégorique, elle s'annule d'elle-même… « La dictature de la politesse est une mise en esclavage », dit-il. Faut-il comprendre que la civilité au sens fort, celui de partager avec autrui la vie dans la cité dans le respect mutuel, est à abolir ? On est alors proche d'un éloge de la barbarie. 

 

Quand il appelle de ses vœux « un possible futur gouvernement à la vision plus élargie de la “défense de la nation” » », pense-t-il à une victoire du FN ?Alors, les poètes trouveraient enfin leur inspiration, puisqu'ils subiraient une oppression contre laquelle se révolter ! « À eux de se réjouir des atteintes aux libertés afin d'en saisir l'opportunité qu'elles représentent pour tout créateur, pour tout artiste », écrit-il.

 

Il me semble que cet argument se mord la queue. Du genre : papa, tape-moi dessus que je puisse protester ! On sait que c'est la logique du délinquant, qui provoque la loi afin de se faire punir : pour son malheur, il ne peut trouver ailleurs le sentiment d'exister. 

 

Pourquoi inventer une oppression, alors qu'elle existe déjà ? C'est l'oppression douce du libéralisme, celle que Bernard Noël appelle la sensure. C'est-à-dire l'invitation à jouir, à penser, à aimer, à écrire selon ses canons. La transgression obligatoire est son principal impératif. On l'appelle dérégulation, haine de l'État, des institutions, de tout ce qui contraint le laisser-faire, le libre marché… on ose l'affubler du faux nez de « libération ». Vive la struggle for life chère aux entrepreneurs, sans foi ni loi !

 

S'il y a un ennemi pour les poètes, il est là. Mais la meilleure tactique n'est pas forcément de s'opposer à la sensure, car ce serait faire encore son jeu. Il est sans doute préférable d'être ailleurs… Il est vrai que c'est difficile à comprendre, et que cela prive les poètes des têtes de gondole dans les supermarchés…

 

Mais ce peut être un choix : il faut savoir ce que l'on veut !