Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

"Un livre doit tout bouleverser, tout remettre en question"

Editions La Différence - 11.07.2013

Tribune - relations - parents


Après avoir publié le premier roman d'Andréas Becker (en photo) L'Effrayable le 30 août 2012, les Éditions de la Différence feront paraître le 29 août prochain le second roman de celui-ci, Nébuleuses. Elles donnent aujourd'hui la parole à Pascal Cottin que l'écriture, le langage et la vision d'Andréas Becker émerveillent. 

 

Avec les Editions de la Différence


 

 

Après être né dans une librairie, Pascal Cottin évolue depuis 1987 dans les milieux du livre. Libraire durant près de vingt ans, délégué commercial pour un diffuseur de la petite édition, il suit de près l'évolution de l'écrit et de ses supports. Aujourd'hui, aide-documentaliste dans un collège de Seine-Maritime, sa passion chevillée au corps, il anime des Cafés littéraires itinérants.

 

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«  j'e suis maintenant – devant l'impitoyable lumière qui revient sans cesse et qui me demande encore de té(moi)gner »

 


« Le véritable écrivain écrit sur les êtres, les choses et les événements,

il n'écrit pas sur l'écrire, il se sert de mots,

mais ne s'attarde pas  aux mots, n'en fait pas l'objet  de ses ruminations.

Il sera tout, sauf un anatomisme du Verbe.

La  dissection du langage est la marotte de ceux qui n'ayant

rien à dire se  confinent dans le dire. »

 

E. M. Cioran, Écartèlement, in Œuvres (quarto) Gallimard, Paris, 1979.

 

 

Nous sommes loin de la dissection du langage dans l'œuvre naissante d'Andréas Becker. Deux parutions seulement, L'Effrayable (2012, La Différence) et Nébuleuses (à paraître le 29 août, La Différence) et déjà l'émergence d'un grand écrivain. Dans L'Effrayable,  le.la narrateur.trice, « monstre à lettres semées ici et là »,  concasse, malaxe les mots et donne à voir une langue qui lui est propre.  La langue porteuse de signes s'incruste en nous et rapidement la lecture à voix haute devient une évidence. Pénétrer l'œuvre de  Becker nous fait penser inévitablement à Céline, même s'il se défend d'avoir lu l'auteur du Voyage avant son premier roman.

 

 Avec L'Effrayable, un homme ayant perdu sa masculinité, suite à un crime, se glisse dans la peau d'une petite fille. 

Transgression des genres. 

 

Dans Nébuleuses nous assistons à une transgression générationnelle.

 

Becker est un réel séisme. Si L'Effrayable fut un choc, Nébuleuses en est une réplique de grande magnitude.

À chaque faille sa réplique.

 

Becker se joue de la langue et de ses normes pour mieux servir  son récit. Au-delà de simples effets de styles, il réinvente un langage  propre à l'univers dans lequel il nous plonge. Le rythme de sa prose règle notre lecture. La forme révèle le fond.  Dans L'Effrayable, l'action a une dimension extérieure, la langue s'en fait l'écho, entre autres, par des ajouts de syllabes. Dans Nébuleuses  « les mots sont dénudés », écartelés par une ponctuation et une syntaxe  particulières qui donnent à ce huis clos toute son atmosphère. Un « je » éclaté qui devient j'e ou un moi entre parenthèses. 

 

«  j'avais envie aussi de faire des parenthèses – j'e portais en (moi)  comme projet de mettre des parenthèses autour du mot (moi) – de  m'enrouler dans mes parenthèses dedans – de surmonter la séparation du  j'e – mais j'e savais pas encore ce que c'était un mot – ni (moi) – ni  parenthèse – ni j'e – ni surmonter »

 

Bien  que ces procédés soient radicalement différents, dans les deux cas, la prouesse reste la même; Becker cherche à « aller au fond du sens des  mots » et il y parvient. 

 

Dans ce récit, trois générations se confondent et se perdent, transgressant toute forme morale. Les quatre protagonistes cherchent à comprendre comment faire/être sans arriver à agir. La rencontre entre le père et la mère de la narratrice met en place les premières dissonances qui se répercuteront tout au long du récit.

 

 « il  avait tellement souvent éjaculé en elle mon père – qu'à la fin il  pouvait plus – c'était bien la première fois qu'il pouvait plus – et  pour lui c'était enfin le soulagement – et là qu'il se disait qu'elle  était la femme de sa vie – la seule qui pouvait le soulager – c'était  une forme d'amour – pour lui – pour elle c'était animalier ». 

 

 Les relations entre la fille, son père, leur fils et la mère se mêlent dans L'I!nstI!tutI!on, brouillent les pistes et troublent le lecteur. Ces rapports, au-delà de tout tabou, nous forcent à nous questionner sur nos limites, nos propres liens familiaux qu'ils soient fantasmés ou réels.

 

Andréas Becker fait une allusion masquée au cas Lola Voss décrit par le psychanalyste Ludwig Binswanger. Cette piste rajoute de la profondeur aux personnages restés sans noms qui autrement ne seraient qu'archétypes. Tout comme Lola Voss la narratrice est aux prises avec son moi, son corps, son rapport à l'autre. La langue en porte la trace : en écrivant j'e, (moi), mOn amOur, mon I!nstI!tutI!on, c'est à ses failles intérieures que l'on a accès. Il est important de noter que la langue reflète bien plus que les émotions des personnages. Le caractère austère, épuré du langage qui transparaît tout au long du récit peut être mis en parallèle avec le milieu protestant dont est issu Becker et qui est selon lui "strict et horriblement juste". La protagoniste principale est ainsi confrontée à sa responsabilité face à sa famille et son sentiment de culpabilité de ne pas avoir su - pu - voulu agir.

 

«  mon fils il a tout bouffé dans mon I!nstI!tutI!on – les craies – les  chats – les mouches – les cafards – jour et nuit il reniflait les traces  des animaux – puis les attrapait – les égorgeait – buvait leur sang –  mangeait leur chair – puis craquait les os sous ses mâchoires – il a  tout nettoyé – des plus profondes caves jusqu'au grenier – il est passé  partout – partout y avait ses traces de bave – et puis il a commencé à  ronger les tables et les chaises – ç'a laissé encore d'autres traces et  déjà y avait des salles complè- tement vides dans mon i!nsti!tuti!on –  il a tout englouti – mon fils – jusqu'aux tableaux noirs – et puis il a  cassé les fenêtres pour sucer les vitres – et puis il a pris des  courants d'air – mon fils – il est tombé malade »

 

La poupée russe d'Andréas Becker, sous une dureté de surface, nous offre en son cœur une tendresse, une recherche effrénée d'amour. C'est bien le caractère éminemment humain des personnages qui les rend vivants. Dépasser l'aspect formel, peu conventionnel, subversif des langages de Becker pour se laisser emporter par le rythme et la puissance de ses récits. Une langue qui rend supportable la brutalité du propos, car elle nous fait entendre les voix de ses personnages qui nous touchent bien après la dernière page.

 

Nébuleuses et L'Effrayable sont pour moi deux romans contemporains majeurs. Il y a bien longtemps que je n'avais tant été bouleversé, chamboulé par une telle écriture. La force des mots s'allie à la profondeur des réflexions. Lorsque je pose Becker, restent en moi une musique, les rythmes et les émotions. Je pense alors à Cioran  « Un livre doit tout bouleverser, tout remettre en question. »

 

Je ne suis pas ressorti indemne de ces lectures... 

C'est tout ce que je souhaite aux lecteurs d'Andréas Becker, 

oser se laisser porter par ces déferlantes, 

ondes de chocs. 

 

Ce roman vaut tellement la peine d'être lu…

 

Pascal Cottin