"Un microcosme exemplaire", que ce Gros temps sur l'Archipel

Editions La Différence - 10.07.2014

Tribune - Vitorino Nemésio - orage - Archipel gros temps


Les Éditions de la Différence vous proposent de lire, pendant les nombreuses heures oisives qui parsèmeront vos vacances, Gros temps sur l'archipel de l'auteur portugais Vitorino Nemésio.

 

On y découvre l'histoire des illusions perdues d'une jeune fille des Açores, Margarida Dulmo, qui rêvait d'amour et de liberté loin du microcosme insulaire. L'île la rappèlera pourtant à elle. 

 

À travers un extrait de la préface, nous donnons la parole à Vasco Graça Moura (illustre écrivain portugais décédé en avril dernier) pour vous parler de ce roman, écrit pendant la Deuxième Guerre mondiale, et de son auteur, Nemésio, qui fut à la fois poète, romancier, essayiste, chroniqueur, critique et qui a laissé une œuvre majeure dont Gros temps sur l'archipel est la pièce maitresse.

  

 

« Le livre foisonne de personnages et d'incidents. Il s'agit d'un « microcosme exemplaire », pour reprendre l'expression d'un des plus fins analystes de l'œuvre de Nemésio, David Mourão-Ferreira, à propos de la « représentation, en même temps fidèle et suggestive, localisée et universelle – de la société açoréenne du premier quart de notre siècle, avec ses couches multiples, ses tropismes de décadence ou d'ascension, ses caractères archaïsants et progressifs, qui sont largement et profondément explorés dans toutes leurs virtualités ».

 

Certes, il y a des précédents littéraires : Margarida a une certaine parenté avec des personnages d'un Júlio Dinis (Madalena dans A Morgadinha dos Canaviais, Cecília dans Uma Família Inglesa) ; Januário est un procureur avide et intrigant de souche balzacienne presque pure ; et quant aux autres, gentilhommes et roturiers, commerçants et ecclésiastiques, fonctionnaires et artisans, clercs et militaires, pêcheurs et bergers, domestiques et malades, écoliers et journalistes, etc., ils constituent la toile de fond vivante qui n'a de parenté dans la littérature portugaise qu'avec cet autre microcosme remarquable que sont Os Maias, de Eça de Queiroz, mais on ne peut oublier ni l'extraordinaire vitalité spécifique et originale de ce monde, ni la prodigieuse force convaincante de l'univers nemésien qui lui vient de la multiplicité des ressources techniques et lexicales de l'auteur et de sa virtuosité à les déployer pour rendre un équivalent dynamique de l'épaisseur même de la réalité.

 

Dans l'ensemble si vaste où Nemésio puise ses richesses, nous pouvons mentionner au hasard le quotidien banal, mais aussi les sciences exactes, l'histoire, la géographie, l'océanographie et toutes les sciences naturelles, l'anthropologie, la religion, la tradition, l'art, la littérature, la mythologie, l'oralité populaire et dialectale, l'écriture et le document érudit, la connaissance artisanale de tous les métiers et de leur vocabulaire spécifique, la connaissance intime des lieux, des objets et des rites… et nous sommes encore très loin d'épuiser l'éventail !

 

Tout ceci vient enrichir chez lui le pouvoir de provoquer une oscillation constante entre le général et le particulier, la macro et la micro-observation, le grand mouvement et la petite démarche, ce don actif de variation de perspective, de transposition et de surprise métaphorique sans cesse axées sur le concret. Une orchestration fascinante des grandes lignes et des plus minutieux détails de cette partition s'organise comme si mélodies, harmonies et timbres, le rythme même, permettaient la découverte à chaque moment des courbes, des crispations et des modulations infinies d'un tout préétabli, d'un océan en perpétuel mouvement. L'éternel et l'éphémère, l'abstrait et le concret, l'ensemble et l'individuel se répondent et se rejoignent par le miracle d'une écriture qui éclaire leurs rapports.

 

Cet homme a pu dire de lui-même : « Je me défais en langage », et encore : « Toute ma vie j'ai tout étudié et de toutes mes forces pour ce qui pourrait arriver » ; il avait aussi la hantise du nom des choses du monde, jusqu'à écrire dans un poème : « de crainte de le perdre je nomme le monde ». C'est par là, par cette connaissance exceptionnelle, minutieuse et exercée des noms des choses, par ces filets et entrelacs d'un nominalisme tendu et génésiaque, que le style de Nemésio prosateur s'empare du réel et rejoint un symbolisme d'ambition et de vocation ontologiques qui caractérise sa poésie et qui se rattache à la grande tradition symboliste européenne.

 

Pourtant, et un peu comme Marguerite Yourcenar, Nemésio échappe aux classifications rigoureuses, et on aurait du mal à le classer dans un mouvement ou dans une école. C'est peut-être le secret de leur singulière modernité. Chez lui comme chez elle, fiction poétique et vérité romanesque, le rêve et la réalité, l'âme et le désir, font une dérive unique. Tous les deux se préoccupent moins d'inventer le destin que de mettre à nu les ressorts de ce destin, d'atteindre les replis obscurs de la mémoire et du temps, de trouver un équilibre juste entre la raison et les forces de la nature, bref de parvenir à une connaissance du monde par l'exercice de plus en plus accompli d'une lucidité solitaire et solidaire (d'ailleurs, Solitude peuplée, le titre du chapitre XXVII, traduit fort bien cette idée). À cela s'ajoute ce détail biographique : l'insularité acquise de l'une, l'insularité nécessaire de l'autre.

 

Enfin, s'il est vrai que la première moitié du XXe siècle voit se dissoudre les cadres de la fiction littéraire du XIXe, du romantisme et du réalisme au naturalisme et au psychologisme, au profit de plusieurs hypertrophies plus ou moins conceptuelles des procédures techniques ou des angles de focage et d'une dilution du concept même d'action ayant un début, un milieu et un dénouement, le roman de Nemésio vient sauver une dernière fois le grand héritage du XIXe, qu'il revisite à la lumière des temps modernes pour en clore l'ogive par l'élaboration de cette vraie « somme » romanesque qu'est Gros temps sur l'archipel. »