Un personnage est une aventure, une marionnette qui s'échappe parfois

Editions La Différence - 12.12.2013

Tribune - Caroline Renédebon - Bien-aimé Tchebychev - personnage


Un premier roman, c'est une aventure, pour le jeune écrivain, Caroline Renédebon, pour l'éditeur, Les Éditions de la Différence. Bien-aimé Tchebychev  qui joue sur le nom d'un théorême de probabilité, montre que tout, dans une vie, est aléatoire. Les destins des personnages, apparemment scellés, comme le sort d'un livre… Lisez-le. Il en vaut la peine.

 

 

 

 

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Un livre à écrire c'est une histoire qui se donne peu à peu, progressivement, avec surprise aussi. Écrire un livre c'est laisser parler des voix de soi, des voix qui n'ont pas cours dans la vie de tous les jours. C'est donner place à des personnages qui vous habitent et vous sont propres, qu'ils soient autobiographiques ou absolument pas. Je crois que chaque roman qu'on écrit comprend une part essentielle de soi ou la fait émerger comme un monde enfoui. Un petit monde qu'on décide un jour de faire éclore, de développer, de pousser vers l'extérieur. Mais la graine ne dit pas ce que sera la plante. 

 

Les non-dits d'une famille sont une matière inflammable, une matière qui peut se prêter au tissage de l'écriture. Ce livre écrit en 2010, qui sera publié ce 9 janvier prochain sous le nom de Bien-aimé Tchebychev trace une histoire pleine de nœuds, de malentendus qui déchirent sourdement chacun des personnages. C'est l'histoire « cachée » d'une famille, ce que l'on découvre un jour mais qui a toujours été présent dans l'ombre des vies de chacun et des générations. Ce roman parle aussi de la liberté : la liberté de penser, la liberté de ressentir, la liberté d'être différent ou celle de mener à bout une passion. Je voulais explorer jusqu' à quel point dans une famille, la liberté des uns peut être destructrice, nauséabonde aux autres. 

 

Le personnage central s'appelle « le docteur ». Il est docteur en médecine tandis qu'il rêvait de devenir docteur en mathématiques. Sa liberté à lui est de ne jamais choisir, ni entre ses femmes, ni entre ses enfants. 

 

Un personnage est une aventure. Un personnage est quelqu'un que l'on rencontre au fil de la construction du livre, une marionnette à qui on donne vie et qui s'échappe parfois, ou bien prend toute la place. C'est ainsi que Florence, la fille du docteur qui porte une sensibilité blessée tout au long du livre, est devenue à mon insu le personnage le plus présent de cette histoire.

 

 

you puppet

(Ed Schipul, CC BY-SA 2.0)

 

 

Ce livre parle aussi du hasard – d'où le titre qu'il porte qui est celui d'un théorème de probabilité. L'invention d'une histoire permet de déjouer le cours des choses, d'introduire le deus ex machina qui renverse tout, peut tout rendre encore possible. Et c'est ainsi que rien n'est laissé là « par hasard », que tout porte un sens. Dans ce roman, deux personnages, Félix et Topaze arrivent ainsi « d'ailleurs », d'une « carte postale colorisée » et joueront un rôle inattendu dans cette histoire de famille. 

 

 L'écriture est aussi la découverte du sens caché, là où les choses affleurent, où le pressentiment et l'impression produite ont toute leur place. C'est une découverte, comme une couverture que l'on soulève. Ce livre est parti d'une vision : celle de l'île aux neuf statues de granit sur l'archipel de Chausey. J'aime énormément ce paysage car ce sont des pierres droites jetées là par la nature et la mer et elles ont une forme humaine, une forme de procession, de famille. Ce sont des noces de granit. Et cet assemblage de formes humaines scellé dans la pierre et dans l'éternité m'a évoqué une famille qu'on ne choisit pas, et qui reste là, morte ou vivante, mais immuable, quoi qu'il arrive.

 

Dans l'écriture, j'aime aussi la couture, une sorte de couture de mots, de bouts de choses, de textes écrits sur des papiers volants. Un assemblage qui tient à quelque chose de très matériel, même sensoriel, comme assembler des textures, des sons, des senteurs. Cette image de Chausey est aussi liée aux odeurs de genêts, à celle de la mer et à son bruit – ainsi la mer et la baie du Mont Saint Michel sont très présente dans ce roman. 

 

Lorsque j'écris, c'est pour répondre à deux envies : la première est l'écoute d'une voix inconsciente, qui parle de façon irrationnelle, qui est folle et poétique. C'est une voix qui dit au-delà des mots, qui se laisse entendre, comme une musique. Cette voix je cherche à la capter et la coucher sur le papier, parfois je n'y arrive pas complètement. La seconde c'est l'invention d'un monde où tout est possible où j'ai la liberté pleine de tout faire advenir, de créer la vérité en partant d'une chimère de mon imagination ; jusqu'à ce que cette histoire inventée prenne une réalité presque matérielle sous forme d'un livre donné à lire à quelqu'un. 

 

     Caroline Renédebon