"Un poète peut écrire en français [...] être un poète français, c'est ridicule"

Editions La Différence - 06.06.2013

Tribune - Marina Tsvetaeva - Rainer Maria Rilke - poète français


Les Éditions de la Différence donnent ci-dessous la parole à Simon-Pierre Hamelin dont le récit 101, rue Condorcet, Clamart sort aujourd'hui en librairie. Ouvrage vibrant sur le destin des poètes à travers cette évocation de Marina Tsvetaeva en exil à Clamart dans les années 30.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marina Tsvetaeva écrivait en 1926 à Rainer Maria Rilke :

 

« Un poète peut écrire en français ; il ne peut pas être un poète français, c'est ridicule.

Je ne suis pas un poète russe, c'est toujours un étonnement pour moi d'être considérée comme tel. On devient poète, si tant est qu'on puisse le devenir, non pour être français, russe, etc., mais pour être tout. Ou encore, on est poète parce qu'on est pas français ! »

 

Alors si l'on est poète – justement – parce qu'on est pas français,  j'écris moi aussi pour tenter humblement d'être ce tout. Et c'est sans doute bien mieux possible, ici à Tanger, où l'on parle quatre langues dans la même heure, où l'on a l'illusion d'oublier qu'on est russe, français ou que ce soit d'autre, où la littérature, la poésie deviennent plus facilement musique, et en n'importe quelle langue. Ce tout ne se contente pas d'une seule case. 

 

Si je suis français – on en doutera pas – j'écris et je vis au Maroc. Dois-je donc me contenter de cette dénomination, avec tout ce que l'adjectif « français » peut revêtir de caricatural et de négatif, dans un pays où le Français est considéré à la fois comme un ancien « protecteur » et un néo-colon, et comme le représentant d'une civilisation et d'une philosophie que l'on veut bien dire généreuses ?  

 

C'est pourtant un adjectif qui donne une valeur ajoutée à l'écrivain. Un auteur dont je tairai le nom a trouvé les pires difficultés à être publié comme Russe écrivant en français. Il ne put convaincre un éditeur, qu'en se présentant comme le traducteur d'un écrivain russe. Cette fois tout rentrait merveilleusement dans une case, à tel point que le monde des Lettres françaises accorda la plus haute des distinctions au roman de l'auteur en question. 

 

En 1926, Tsvetaeva est en exil en France depuis une année, et trouve de plus en plus de difficultés à être publiée, que ce soit en russe ou en français. Ces difficultés sont confondues dans celles du quotidien misérable de tout émigré : la précarité, la continuelle incertitude du lendemain, le mal du pays – tocard, ce mal –, une nouvelle vie à reconstruire sans cesse, de logement économique en logement plus économique, et dans un total anonymat. 

 

Mais le cas de Tsvetaeva est particulier dans le fait qu'elle est également consciente et victime  de son inexistence de poète, et principalement lors de sa période française (1925-1939), quand son feu à elle n'est bon qu'à cuire la bouillie

 

Elle rentre en Russie en 1939 en compagnie de son fils, suivant sa fille et son mari partis plus tôt. Chacun d'entre eux sera arrêté, quelques mois après leur arrivée, ou appelé au front dans le cas du fils. Marina, elle, sera laissée libre jusqu'à ce qu'elle mette fin à ses jours en août 1941, dans une petite ville industrieuse de Tatarie, de ne pouvoir se consumer librement, condamnée au mutisme, exilée parmi les siens. Sur son certificat de décès, on indiquera une profession : évacuée. Elle ne sera réhabilitée en URSS – mais de quoi donc? – qu'en 1955. 

 

Je l'avoue, si j'ai écrit ce roman, c'est aussi pour - avec orgueil et fièvre - prendre la revanche de Marina Tsvetaeva, non pas sur le tragique de sa destinée mais sur la façon dont elle fut considérée lors de ses 14 ans de présence en France, à Paris et dans les faubourgs de la capitale. Ayant, par un hasard qui ne peut en être un, vécu à une des adresses qu'elle avait habitée, je pouvais d'autant mieux faire cette revanche mienne, ayant connu et souffert – à bien moindre mal – la même solitude, la même petite morale des bonnes gens des faubourgs, d'identiques ciels de gris lourd.

 

C'est bien là aussi le génie de la littérature que de pouvoir donner l'illusion de pouvoir rendre justice aux autres comme à soi. En France, Tsvetaeva ne fut pas bannie, certes, mais non plus réhabilitée. Simplement ignorée, ostracisée par les Russes de l'émigration, par les intellectuels français et russes, qui lui reprochaient des partis pris esthétiques qu'elle revendiquait et des convictions politiques qu'elle n'avait pas : ni rouge, ni blanche, mais toujours du côté des sublimes ratés, toujours du côté de la poésie, l'endroit le plus pauvre de toute la terre

 

Peu la reconnaissent comme un personnage essentiel de la grande geste artistique « russe » de l'entre-deux guerres, si ce n'est le petit cercle de fervents amateurs, des passionnés, qui lisent, disent, traduisent, commentent, font publier, la poésie, la prose, la correspondance de Tsvetaeva. 

 

Je me souviens pourtant du désarroi d'une réalisatrice russe venue faire un documentaire sur les lieux de l'exil de Tsvetaeva en France, devant la méconnaissance et surtout le désintérêt total, qu'elle rencontrait auprès de la majorité de nos concitoyens. À l'époque, les traductions étaient encore assez rares, mais était-ce une raison suffisante ? Aujourd'hui le mystère est en passe d'être bien mieux révélé et lumière faite sur l'œuvre de la poétesse. 

 

Ceux qui n'ont de patrie que la langue, se reconnaîtront dans cette revanche, ceux qui chantent dans le brouhaha de notre monde assourdi de balivernes, sans êtres lus ni entendus de quiconque, comprendront le désespoir conscient de Marina Tsvetaeva et ceci dès le plus jeune âge, en 1913 –  elle n'a pas vingt-cinq ans –, quand elle prophétise :

 

Éparpillés dans les librairies, gris de poussière,
Ni lus, ni cherchés, ni ouverts, ni vendus,
Mes poèmes seront dégustés comme les vins les plus rares
Quand ils seront vieux.