“Une espèce humaine est en voie de disparition : l’écrivain"

La rédaction - 13.11.2015

Tribune - écrivain France - espèce disparition - rémunération oeuvres


« La condition de l’écrivain à l’âge numérique devient difficile quand l’édition, elle-même, se transforme. Or nous sommes à la veille d’une grande mutation pour le livre, l’édition, les libraires, les bibliothèques, et tous les acteurs de la chaîne du livre. Et, d’abord, une révolution des usages », explique Frédéric Martel dans le rapport remis au Centre National du Livre. Ce dernier s’ouvre sur une Lettre aux écrivains français du XXIe siècle, que nous avons pris le parti de publier, dans son intégralité. Elle fait figure tant de synthèse que de projection, et permet pour ceux que les rapports ennuient, d’en recueillir l’essentiel. 

 

The Making of Harry Potter 29-05-2012

Karen Roe, CC BY 2.0

 

 

 

Une espèce humaine est en voie de disparition : l’écrivain. En France, aujourd’hui, il est devenu impossible de vivre de sa plume. Il n’en a pas toujours été ainsi ; il n’en va pas de même dans d’autres pays. La transition numérique affecte tous les secteurs de la culture mais elle menace plus particulièrement d’extinction les écrivains. En France, tout particulièrement.

 

Cette paupérisation, cette lente disparition des écrivains, ne fait que commencer. Le livre est à la veille de sa grande mutation : l’édition changera davantage dans les dix ans qui viennent qu’elle n’a changé depuis un siècle. Rien de ce qui existe aujourd’hui n’existera encore, sous sa forme actuelle, dans dix ans. Pour une large part, les librairies seront bouleversées par ces évolutions ; la chaîne de distribution des livres sera transfigurée ; quant aux bibliothèques, elles vont changer de rôle, de mission, comme jamais dans leur histoire.

 

L’auteur lui-même est mort s’il ne change pas. Il doit changer s’il veut survivre. Son modèle économique, traditionnellement instable, n’est plus assuré ; sa visibilité, déjà précaire, est menacée par l’épuisement de la prescription médiatique. La place donnée au livre dans les médias sera de plus en plus réduite. La crise de la fonction critique va s’accélérer.

 

Certains pensent que les difficultés qui affectent les auteurs et l’édition sont une simple « crise », ce qui supposerait qu’un retour à la situation antérieure soit possible et que nous puissions, à terme, retrouver l’« âge d’or » dans lequel, dit-on, nous vivions précédemment. Ce n’est pas le cas. Ce modèle, et avec lui celui de l’industrie du livre et de l’« exception culturelle » qui caractérise notre pays, est en mutation profonde. La mondialisation de la culture, d’une part, la transition numérique, d’autre part, participent en commun, leurs effets s’additionnant, à cette redéfinition du modèle. Cette transformation d’ensemble est décisive, totale – et elle est irréversible.

 

Pour en comprendre les ressorts profonds et tenter d’imaginer les contours qui pourront définir le nouveau modèle éditorial français à venir, il convient de faire d’abord, à gros traits, un diagnostic de la situation actuelle à la veille de la grande mutation du secteur du livre (première partie). À partir de ce constat, il sera possible de s’intéresser aux nouvelles conditions de rémunération des auteurs (deuxième partie).

 

Ensuite, s’agissant des questions de visibilité, il faudra revenir sur les raisons de la crise de la fonction critique et les causes de son accélération (troisième partie). En développant une approche à travers la smart curation, une analyse des solutions pourra être, dès lors, proposée (quatrième partie).

 

Ce rapport sur le modèle économique de l’écrivain, d’une part, et la visibilité de son œuvre, d’autre part, se terminera par une série de vingt-cinq propositions (cinquième partie), une bibliographie et quelques annexes.

 

Lorsqu’il prend la tête de la Société des gens de lettres, en 1839, Honoré de Balzac doit traiter le sujet sensible de la rémunération des romans-feuilletons et, ce faisant, mener la bataille contre les directeurs de journaux ; il doit également se battre contre les éditeurs qui impriment à l’étranger les romans à succès, sans rémunération pour les auteurs. Or Balzac, qui aurait pu privilégier d’autres combats, puisqu’il n’était pas à cette époque dans le besoin, s’engage aux côtés des auteurs (Victor Hugo lui succédera une année après). Pourquoi Balzac s’engage-t-il alors ? Parce qu’il considère depuis longtemps que les écrivains doivent s’organiser et défendre leurs droits à une juste rémunération.

 

Avant Illusions perdues, qui en est aussi l’un des sujets, cet engagement était déjà inscrit dans son étude « De l’état actuel de la librairie », en 1830, ou dans sa célèbre « Lettre aux écrivains français du XIXe siècle », quatre ans plus tard, laquelle devait donner naissance à la Société des gens de lettres, parallèlement à la société analogue imaginée par Beaumarchais pour les auteurs de théâtre.

 

Cent quatre-vingts ans plus tard, nous en sommes toujours là. Jamais, depuis Balzac, les auteurs n’ont été aussi menacés de paupérisation, voire de disparition. Il est grand temps qu’ils se mobilisent, que les éditeurs se mettent vraiment à les écouter et que la politique culturelle leur vienne en aide.

 

Frédéric Martel