Brioche à la cannelle : c'est angry birds chez les libraires

Nicolas Gary - 23.11.2019

Zone 51 - Chez Wam - concurrence librairies - ventes livres salon - chaine livre solidarité


CARNET DE BORD – La neige a déserté les rues de la ville ; de nuit, les fenêtres illuminées semblent des étoiles qui observent les passants. Le salon vit, bouge, le flux de visiteurs ne discontinue pas, familles, curieux, adolescents. On jase. Et d’un stand à l’autre, on jase aussi, même des sujets qui fâchent.


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Il en est un cette année qui sourdait depuis des mois : l’absence de l’Association des Libraires du Québec (ALQ). L’an passé, entre autres choses, elle hébergeait un espace d’écoute autour du polar, en format podcast. Mais cette année, personne. Secret de polichinelle, depuis des mois le conflit est connu de l’interprofession.
 

Celui qui a un pistolet chargé et celui qui creuse


Le jour de l’inauguration, le 20 novembre, un communiqué débarque. Le fond ? Un problème de dates, lié au changement de lieu pour 2020 : de la place Bonaventure, la migration s’opère vers le Palais des Congrès. La 43e édition se déroulera du 25 au 30 novembre, la suivante, ce sera du 24 au 29 novembre. 

Douloureux pour l’ALQ, qui parle de dates « inacceptables ». Ces changements de date posent un problème : l’élan que donne le salon aux ventes n’interviendra que dix jours plus tard. Et les réassorts en souffriront. Et les libraires eux-mêmes, en cette période, ne pourront pas répondre présents sur la manifestation, trop sollicités dans leurs boutiques.

Mais plus encore, ce sont des ventes perdues. « En décalant les dates du Salon du livre de Montréal, la concurrence déjà vive à laquelle font face les librairies, à trois semaines des Fêtes de fin d’année, sera renforcée. » La chaîne du livre bousculée, des ventes qui échapperont aux points de vente… C’est la mââârde, en somme.

Les pouvoirs publics ont été sollicités : qu’ils fassent pression sur le Palais des Congrès, pour libérer des dates plus propices à la chaîne du livre — et ne privilégie pas des manifestations « qui génèrent des retombées financières dans les hôtels de ville ». 
 


Alors, oui, ça jase, ici, là, là aussi : chaque jour, on croise un professionnel, qui avec un clin d’œil entendu sait que tu sais. On analyse, on commente, on exégèse (coucou les néologismes !), on interprète, on réfléchit. Et on se demande bien à quoi cela sert finalement, ce boycott.

Parce qu’au final, lors de la soirée d’inauguration, peu de libraires indépendants présents, alors qu’il se trouvait quelques représentants de la chaîne Renaud Bray. 

Oups. Là, j’ai Cyrano de Bergerac qui me revient à l’esprit, et le jeune Christian qui prend une leçon de vie gasconne : 

« C’est qu’il est un objet, chez nous, dont on ne cause. 
Pas plus que de cordon dans l’hôtel d’un pendu !
»


Politique de la terre brûlée au pays de l'hiver

Renaud Bray, c’est le grand méchant loup de l’industrie du livre au Québec. En 2017, la chaîne avait provoqué une vive polémique, en ayant bénéficié, légitimement pourtant, d’une subvention de 1,1 million $. Pilule douloureuse à avaler. Blaise Renaud, le dirigeant, incarne une sorte de Jeff Bezos dans la Belle Province : on se signerait presque en prononçant son nom. 

Il suffit de croiser le bonhomme pour comprendre qu’il réfléchit vite : brillant, intelligent, peut-être revanchard sur l’industrie. J’avais passé 20 minutes avec lui : aucun doute, il est bon. Très bon.

Mais en quoi la présence de Renaud Bray importe ? Et puis, quelles sont les données qui attestent que le déplacement de dates provoquerait des pertes économiques ? Il manque une étude, pour confirmer cette intuition — et elle viendra, évidemment. Mais en attendant ?


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« En attendant, Nicolas, il se pourrait bien que nos amis de l’ALQ aient adopté le discours que Renaud Bray tient. En répétant, sans éléments concrets, que les librairies seront économiquement pénalisées, je t’assure que ça sert surtout les intérêts de Blaise », me lâche un éditeur. Ah bon ? « Oui. Lui et le salon, indépendamment des personnes qui l’organisent, ne sont pas très amis. » Ah, bon.
 

La fragilité de la chaîne bloque


Personnellement, le sujet me laisse perplexe. Je peux bien croire que les ventes de la fin novembre sont significatives. Je comprends tout aussi bien que les dates pour 2020 et 2021 découlent d’un agenda auquel le Salon a dû se soumettre plus que les choisir. Qu’effectivement, ce n’est pas idéal — il suffit de voir le tollé qu’a provoqué le changement de dates du salon de Genève, passé de début mai à fin octobre – bien plus problématique en soi.

Alors quoi ? Il manque un jour durant ce salon, mais le public ne le remarquera pas — ne l’a pas remarqué. L’interprofession le sait, grogne, roumègue, se solidarise, se désolidarise, les avis divergent – et, vive Desproges, dix verges, c’est énorme. 

En attendant, le salon est un succès, palpable, visible, et s’achèvera ce 25 novembre, laissant derrière lui une traînée de poudre et de médiatisation du livre, de la lecture, qui fera effet jusqu’à Noël. Joyeuses fêtes. Reprenez une brioche…


Dossier - Salon du livre de Montréal 2019 : Se raconter


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