Casseurs Flowters : le théâtre classique, version tragédie pathétique

Nicolas Gary - 02.08.2016

Zone 51 - Chez Wam - casseurs flowters théâtre - tragédie théâtre classique - hip hop orelsan gringe


Orelsan et Gringe sont devenus les coqueluches du petit et du grand écran. À eux deux, ils forment les Casseurs Flowters, duo de rappeurs loosers, avec un truc simple : il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. Dans leur production de 2013, sorte d’album concept, on les situerait quelque part entre Melody Nelson de Gainsbourg et certaines complaintes de Bukowski. Au menu, alcool, paresse, loosers indécrottables et magnifiques, situations particulièrement exacerbées dans les pastilles Bloqués diffusées sur Canal +. Avec bien plus au programme.

 

 

 

Le maître mot de l’album, c’est la punchline, cette phrase-choc, positionnée comme un aphorisme, mais à l’exact opposé de La Rochefoucauld ou La Bruyère. Gringe et Orelsan sont aux antipodes des Sentences et maximes de morale : « Besoin d’te détruire pour te sentir vivant/Alimentation à base de sandwichs triangles/Tous les soirs de la semaine, c’est la troisième mi-temps/Terrain glissant, destin flippant. » Ou alors dans un système éthique et social complètement chamboulé : « Tu supportes pas qu’on t’chambre, souvent ça part en baston/Tu cognes en premier, juste après tu demandes pardon. »

 

L’idéal véhiculé tourne autour de l’espoir, à peine cultivé malgré tout, de sortir d’une médiocrité dorée. Parce que de toute manière tout n’est que vanité et qu’il n’y a pas de raison de se presser, ni de s’embarrasser : « J’entends souvent : “Pour baiser, j’ai pas besoin d’payer”/C’est bien d’avoir sa fierté, moi j’l’ai fait. »

 

L’album de 2013, Orelsan et Gringe sont les Casseurs Flowters, s’est vendu comme des petits pains. Disque d’or, ce modèle parfait d’antihéros, passablement déprimant, dissimule en réalité un classicisme flagrant. Mais contrariant. C’est celui-là même que l’on retrouve dans le théâtre de Racine ou Corneille.

 

La règle des trois unités fait appel à des notions qui remontent aux heures de classe des collégiens ou des lycéens les plus négligents. Rappelons-en les principes les plus simples :

 

Unité de temps

Unité de lieu

Unité d’action

 

Elles articulent le bon déroulement de la pièce. Mais "bon" et "déroulement" sont totalement incompatibles dans l'univers des Casseurs Flowters.

 

Les trois coups frappés, la pièce peut commencer

 

Pour le premier point, l’unité de temps, simple : on ne doit pas dépasser une révolution solaire, disait Aristote. Mettons une journée, mais, dans les faits, on compte de 12 à 30 heures. Dans tous les cas, l’action doit se dérouler en temps réel. L’album débute à 15 h – « On fait quoi ce matin », demande Gringe en se réveillant et s’achève vers un horaire, le lendemain, probablement équivalent. Du top qualité dans le respect temporel.

 

Après, le temps est une notion floue : 

 

Même si, ce soir

J’suis touché parce qu’il est tard

Demain j’aurais, sûrement déjà tout oublié

 

 

Le deuxième, l’unité de lieu, Orelsan et Gringe sont de fichues feignasses et d’excellents élèves : s’ils tentent de quitter leur appartement pour se rendre au centre commercial, « en plus, ça peut nous donner de l’inspi », l’échec est cuisant. « Donc on est deux connards qui attendent dans un abribus un jour férié », lance Grince. Pas de bus, pas de centre commercial : retour à la maison, et direction la console de jeu. 

 

Oh, bien sûr, ils vont sortir pour « [s’éclater] la tête à l’happy hour ». Un bar, quoi de plus évident, avec quatre pintes d’Embuscade, un cocktail, spécialité de Caen, à base de vin blanc, calvados, sirop de cassis, sirop de citron et bière. Du lourd. Et leurs escapades nocturnes se poursuivront plus loin jusqu’à un taux d’alcoolémie très avancé – « j’prends la position du fœtus bourré » lance Gringe.

 

Et Orelsan renchérit : « J’peux boire de l’eau et pisser du whisky/ Mon corps une distillerie [...] Alcoolique anonyme, j’sais plus comment j’m’appelle/ J’fais tous les bistrots d’la rue, j’fais des bars parallèles/ Sous pastis, j’suis dans la Zone 51, j’m’écrase/ J’descends plus de jaunes que les Marines au Vietnam. »  

 

"Maintenant j'te propose qu'à 3 on s'barre en courant"

 

C’est sur l’unité d’action que l’on se pose plus de questions. D’abord, unité est une notion complexe pour les comparses. Les personnages de Gringe et Orelsan, c’est le Renart du roman éponyme, avec zéro subtilité et aucune finesse. Ils sont les contrepoints parfaits du rusé Renart, l'incompétence et la paresse incarnés... Ils le reconnaissant tous deux en parlant de leurs producteurs :

 

Gringe : Ils seront jamais contents tant qu'on fera pas du RnB

Orelsan : On a besoin d'eux, et on n'est pas les rois de la stratégie

 

 

Alors quand l’unité vole en éclat, on se replie sur l’action. Le principe de ce concept l’album sera de trouver un single pour propulser les ventes. Ce sont les producteurs, pourtant pas vénaux, Ablaye et Skread qui l’expliquent : « On s’en bat les couilles de Winter le dauphin, faut un putain d’single », affirme Ablaye. Et Skread renchérit : « Pas d’single, pas d’radio. Pas d’radio, pas vente de disques. Pas d’vente de disques, pas d’Sacem. Pas d’Sacem, pas d’oseille. » CQFD.

 

Donc les deux compères partent à la recherche d’un single, de l’inspiration pour l’écrire et le rapper. La journée tourne bien autour d’une action unique, même si, en soi, plusieurs actions se superposent. En réalité, ce sont des non-actions, des ratages, conclus par « Mais les années passent vite et même les plus grands finissent par tomber/ Dans toutes nos aventures, beaucoup d’moments finiront par compter/ Si j’dois m’en aller, j’rêverai d’avoir plus d’histoires à raconter ». 

 

 

 

De single, il n’y aura point, mais l’essentiel ne réside pas dans l’objectif, c’est le trajet qui compte. Évidemment, s’il s’agit de n’arriver nulle part, on se demande volontiers pourquoi partir. C’est ici que le principe même du roman d’apprentissage, ou roman initiatique s’effondre : loin d’acquérir la moindre expérience, Orelsan et Gringe racontent une absence totale de maturation. « Complètement fumé, complètement fumé/ Tu nais, tu vis, tu meurs, et tu pars en fumée/ Tu sais même plus pourquoi t’as commencé à fumer/ Hareng, saumon, jambon fumés. »

 

Toujours avec cette dimension de bêtise crasse, amplement assumée : 

 

"Vous racontez n'importe quoi !" Ouais !

Personne n'peut nous arrêter, préparez-vous à être prêts

Si tu viens d'tomber enceinte, elle est pour toi bébé

Tu peux toujours compter sur nous pour n'pas l'élever

 

 

Cette évolution ne sera d'ailleurs résolue que dans l’album suivant du groupe, Comment c’est loin, dans la chanson Inachevés

 

À partir de maintenant j’commence mon ascension 

J’ai plus peur du vide, d’affronter la spirale sans fond 

Donc j’arrête d’arrêter, j’abandonne l’abandon

Si j’dois finir une seule chose, c’est cette putain d’chanson

 

Là où les Casseurs flowters malmènent les conventions, c’est qu’ils trompent l’auditeur : si la mission que les producteurs leur assignent est de réaliser un single, Orelsan et Gringe avaient charitablement prévenu – à condition de lire entre les lignes : « Ouais, j’vois mais l’album c’est plus un truc de pote, j’sais pas si c’est un truc de singles. » 

 

Moralité, l’unité d’action ne repose pas, pour eux, sur la réalisation de ce single, plutôt la manière d’échapper à quelque chose qu’ils ne veulent pas faire. Et de revendiquer cette indolence maladive, voire une incapacité à autre chose que rater, de manière contagieuse : 

 

J’excelle pas dans grand-chose, à part dans les temps d’pause

J’ferai couler ta boîte avant la fin d’l’entretien d’embauche

 

 

La maturité ne vient pas d’une unique aventure : c’est aussi l’histoire d’une vie, où l’expérience s’acquiert avec les années. Mais la valeur, elle, n’attend pas. Le Cid en savait quelque chose.

 

 

Prochain épisode : 

Casseurs flowters : le comique, le tragique et l’absurde