Charlie Hebdo "Si les Parisiens tirent la gueule, ce n'est ni la pluie ni la grisaille"

Nicolas Gary - 08.01.2015

Zone 51 - Chez Wam - Charlie Hebdo - attenta hébdomadaire - assassinat rédaction


Les regards sont baissés, fuyants, quand d'autres tentent de rester fiers droit vers l'arrière de la rame. Prendre le métro aujourd'hui n'avait rien de la traditionnelle promenade de santé urbaine. Dans les transports en commun, ce 8 janvier, journée de deuil national à la mémoire de l'attentat perpétré à la rédaction de Charlie Hebdo, chacun sait. Et chacun vit avec cette idée.

 

#CharlieHebdo #JeSuisCharlie

 

 

Ils ont tenté de tuer Charlie, et, quelles qu'en soient les motivations, leurs actes sont gravés dans l'Histoire du pays. S'attaquer à la presse, devant les tribunaux, par les réseaux, dans les médias, la France vivait avec cette rassurante certitude que les journalistes du pays n'avaient rien à craindre. Que nous vivions dans un territoire qui s'enorgueillissait de ne pas déplorer les exactions autoritaires, les arrestations d'un arbitraire, les exécutions sommaires. 

 

La brutalité de l'information n'a pas fini de brouiller les esprits. Chacun sait, chacun doit savoir et tout regard le confirme. Il flotte entre deux personnes qui se voient soudainement, une douloureuse tendresse, celle des solidarités qui nous dépassent. De loin. Prendre le métro aujourd'hui, se retrouver dans les transports en commun, c'est une autre expérience : si les Parisiens tirent la gueule, ce n'est pas la pluie ni la grisaille, pour une fois. 

 

Même tenir les portes battantes, en sortant des galeries métropolitaines, pour la personne qui arrive derrière vous, relève d'une nouvelle politesse, et le sourire qui s'ensuit à un autre goût, plus heureux, presque. Ces petites attentions, auxquelles personne ne prête véritablement attention, d'ordinaire, ont une autre saveur : on se regarde, on se remercie, comme s'il y avait une nouvelle chance à être vivant, à se savoir en vie, quand a frappé le malheur, pas si loin de soi. 

 

"Même tenir les portes battantes, en sortant des galeries métropolitaines, pour la personne qui arrive derrière vous, relève d'une nouvelle politesse, et le sourire qui s'ensuit à un autre goût. Plus heureux, presque..." 

 

 

Peut-être même que, boulevard Richard-Lenoir, on a des amis, des potes, qui vivent tout près, qui ignoraient que Charlie Hebdo se trouvait là, qui l'ont découvert avec la fusillade. Peut-être même que certains amis ne lisaient pas Charlie Hebdo, et ont décidé de s'abonner. Le prochain numéro devrait être tiré à un million d'exemplaires. Ce 14 janvier prochain, pour que vive la satire, que le rire persiste, la semaine prochaine, a assuré l'avocat du journal, l'hebdomadaire verra bien le jour, et ce grâce aux équipes de Canal + et Le Monde, et l'hébergement de Libération. 

 

Cette décision de faire paraître, malgré tout c'est un morceau d'espoir, et peut-être que, dans le métro, personne ne le savait encore, que personne n'avait les dernières informations, celles qui font pousser un soupir intérieur de soulagement. Une main sur la poitrine, on se sent mieux, un peu. Ça éclaire, mais ça ne réchauffe pas, comme les étoiles dans Les mémoires d'Hadrien, de Marguerite Yourcenar.

 

La police est allée perquisitionner à Reims, au domicile où les deux meurtriers ont manifestement vécu, la France entre dans une ère de semi-paranoïa, les complots ont déjà fusé et les Français abasourdis se réunissaient en masse hier, partout dans le pays. Et manifestement, les rendez-vous ne s'arrêteront pas : samedi, dimanche, d'autres sont prévus. Les gardes à vue se poursuivent, au moins sept personnes interpellées, tout cela avec l'espoir que l'on retrouve la piste des frères Kouachi, soupçonnés, fortement. 

 

Et les hommages se poursuivent. De même que les minutes de silence. 

 

Mercredi prochain, de l'encre aura coulé sur les sites, dans les journaux, et on se sera repassé les nouvelles, on les aura reprises, rediffusées, réécrites, enrichies. La semaine prochaine, certains ont déjà peur que dans les métros, dans les bus, dans les RER, les trams les usagers se souviennent un peu moins de cet attentat. On n'entretient pas le devoir de mémoire, on l'impose. Il n'est pas certain d'ailleurs que, la semaine prochaine, sur les murs de la ville, on retrouve encore les messages simples, comme ceux que nous avons pu découvrir à proximité de la rédaction.

 

La semaine prochaine, il n'est même pas assuré que l'on ait retrouvé les deux auteurs de l'attentat.