Clitoria #Chapitre2 : "Archimède dans son bain. Newton sous son arbre"

La rédaction - 13.11.2014

Zone 51 - Chez Wam - Thierry Crouzet - Clitoria feuilleton - publication commune


Thierry Crouzet a souhaité expérimenter avec ActuaLitté une publication de son dernier ouvrage, sous la forme de feuilleton. Clitoria est un roman proposé en version papier et numérique : au cours des prochaines semaines, nous publierons, conjointement avec lui, les différents chapitres, affaire donc à suivre. Patientez jusqu'à lundi prochain pour le chapitre 2 ou achetez tout de suite le livre pour 4,99 € ou l'ebook pour 2,99 €.

 

 

Archimède dans son bain. Newton sous son arbre. Einstein dans son ascenseur. On célèbre le lieu des découvertes à juste raison. L'inventeur seul ne se serait peut-être jamais enflammé sans une conjonction de forces historiques focalisées en un point précis de l'espace. Cet effet pèse d'autant plus quand la découverte exige le rendez-vous de deux êtres, un découvreur et une découvrée, comme dans le cas du précieux et discret clitoris.

 

Nicolas Dortoman ne se doute pas encore que sa vie en sera bouleversée. En ce début d'après-midi d'automne 1567, il quitte Montpellier à pied, en compagnie de ses jeunes camarades herboristes, déjà distancés par le professeur Joubert et quelques autres, perchés sur des chevaux ou des mules.

 

Nicolas aurait pu les accompagner, il en a les moyens financiers procurés par une longue pratique, mais il entretient depuis toujours un goût pour la marche, habitude selon lui propice à l'observation comme à la discussion. Surtout, il déteste l'ostentation et préfère se faire l'égal des plus modestes. Il n'oublie jamais qu'il a fui les Pays-Bas sans un sou, équipé de sa seule intelligence.

 

La route traverse les faubourgs malpropres au pied occidental de Montpellier, passe sous les grands oliviers où sèchent les cadavres des condamnés, se glisse entre les vignobles et les garrigues couvertes de cistes, de chênes kermès et de toutes les plantes aromatiques des pays méditerranéens. La terre est riche, ramenée par les pluies torrentielles communes en cette région, dans un bassin encadré de collines peu élevées.

 

La saison a beau être avancée, le soleil mord les vestes de cuir, et c'est en bras de chemise retroussés que les futurs médecins s'attablent en terrasse d'une auberge après deux lieues exténuantes. De leur maître et de leurs camarades montés, aucune trace. Le tenancier indique le couchant vers lequel ils ont foncé comme s'ils y étaient attendus par des courtisanes et voulaient le privilège d'en élire les plus distinguées. Ou peut-être craignent-ils une embuscade des protestants qui, depuis la rupture de l'édit d'Amboise, cherchent à venger leurs coreligionnaires massacrés.

 

La motivation de Joubert et son escorte apparaît assez tôt moins romanesque. Quand les marcheurs atteignent à la nuit tombée leur destination, le village de Balaruc, l'hôtellerie miteuse accrochée aux remparts ne dispose plus de lits, occupés qu'ils sont par la bande à Joubert et de nombreux voyageurs. Les marcheurs doivent se contenter du grenier à foin où ils s'effondrent exténués, après avoir grignoté une tranche de jambon.

 

Le lendemain, Nicolas s'éveille de bonne heure comme à son habitude. Dans la pénombre, il entre dans le village dont les maisons s'enroulent en escargot autour d'un promontoire dominé par une église. Il se glisse dans la nef, déniche un vicaire qui prépare la messe, lui offre un sou et se voit ouvrir la porte du clocher. De là-haut, au sommet de l'oppidum, les terres apparaissent encore noires alors que l'étang, dans lequel elles s'enfoncent avec la vigueur d'une verge géante, miroite déjà. Cette vaste étendue d'eau ressemble à un corps démesurément allongé, avec deux jambes proportionnellement courtes, dont la droite, plus longue, se pose au pied du village dans une baie sablonneuse. Des collines dessinent le contour extérieur de l'étang, la plus imposante, en forme de baleine, le sépare de la mer invisible.

 

Le ciel est pur, ce qui explique une certaine fraîcheur. Alors qu'il s'éclaircit, la verge de terre révèle ses vallons rouges, comme cuits au soleil, plantés de vignes et de céréales, ses chemins et sentiers attirés vers une dépression, rayée d'un ruisseau brumeux. Nicolas connaît l'origine de ce phénomène surprenant dans une contrée méridionale. Il s'agit d'une source thermale, où l'université de Montpellier envoie les malades guérir leurs rhumatismes et toute sorte d'affections encore mal identifiées.

 

Ainsi pénétré par la géographie du lieu, Nicolas s'en va l'explorer, sans trop prêter d'attention aux recommandations de Joubert. Plutôt que dévaler vers le ruisseau, Nicolas se maintient sur la dominance nord de la verge. Depuis cette veinure surélevée, il conserve une vue panoramique aussi large que possible. Aucune des deux jambes de l'étang ne lui échappe, pas plus que les terres serrées entre leurs cuisses, avec en leur cœur cette espèce de fente magique d'où s'écoule le flot brumeux.

 

Sur un talus d'herbes jaunes, surmonté d'une colonne antique de guingois, Nicolas cueille une plante achevée par une grappe de fleurs roses. Plus loin, il en coupe une autre avec un bouton doré. Scilla autumnalis. Aster sedifolius. Il les serre entre les pages d'un livre qu'il transporte dans sa besace. Cadeau qu'il réserve à son épouse. Le matin rayonne désormais. Des dames élégantes accompagnées de leur domestique ou de leur cavalier se dirigent vers la source. Une bâtisse de pierres mal dégrossies sert de thermes. Des cahutes sommaires l'entourent, plus nombreuses près d'une chapelle austère avec une abside hexagonale.

 

Nicolas ne nourrit pas pour les bains et l'agitation environnante la même curiosité que ses compagnons. Il se souvient d'un autre bassin, sur les hauteurs de Clermont, d'une nymphe désormais réduite en poussière et de la vie qui aurait été sienne s'ils étaient restés unis. Il préfère s'appliquer à l'étude des fleurs, contourner le centre d'attraction de la presqu'île en forme de verge. Il s'approche sans conscience de son gland, un vallon rebondi au-dessus d'un marécage et achevé par une chênaie au sol couvert de vieilles feuilles.

 

Dans ce bosquet, loin de tous les regards, à l'extrémité du monde terrestre, Nicolas se perche au sommet d'une petite falaise ocre. Au loin, bien après le bout de l'étang, la chaîne des Pyrénées ondule son bleu dans celui plus délavé du ciel. Pas un souffle. L'eau pourrait être gelée si elle n'était aussi radieuse. Une poignée de pêcheurs y posent leurs barques noires.

 

Nicolas soupire d'aise, comme s'il venait de pisser et s'en trouvait soulagé. Le soleil le caresse avec la gentillesse d'une chatte câline, désireuse d'une intimité impossible. Pourquoi ne pas s'attarder là indéfiniment ? À cause de cette maudite curiosité. Savoir une chose de plus semble plus vital que respirer une fois de plus.

 

Dans le dos de Nicolas, la verge de terre ressemble à une grande plante lancée vers l'avenir. Il en occupe la dernière feuille. Il s'éloigne avec elle de la racine, des collines boursouflées, du corps et même de l'esprit pour atteindre un vide immaculé. Il lui reste à remplir ce calice d'une merveille. Alors qu'il se fait cette réflexion, un bruit détourne son attention. Un mulet attaché à un arbre s'ébroue. Un domestique somnole, son feutre sur les yeux. À quelques pas de lui, assise sur un rocher, une dame de haute naissance contemple l'horizon.

 

Elle se tient droite, la tête fière couronnée d'un chignon or entremêlé de mèches grises. La quarantaine qui chez d'autres sonne la vieillesse, chez elle, se transforme en une assurance insolente. Une image inconvenante traverse l'esprit de Nicolas. Il voit cette femme mature chevaucher un gland immense. Il rougit de honte quand elle se tourne vers lui. Il est incapable de se reporter vers le paysage qu'elle éclipse de sa lumière. Ce n'est pas tant sa beauté pleine et assumée qui l'attire vers elle, mais elle-même, quelque chose en elle, comme s'il savait déjà qu'elle enfermait un précieux secret.