Clitoria #Chapitre3 : "Quand deux êtres se retrouvent amenés par le destin"

La rédaction - 17.11.2014

Zone 51 - Chez Wam - Thierry Crouzet - publication série - livre historique


Thierry Crouzet a souhaité expérimenter avec ActuaLitté une publication de son dernier ouvrage, sous la forme de feuilleton. Clitoria est un roman proposé en version papier et numérique : au cours des prochaines semaines, nous publierons, conjointement avec lui, les différents chapitres, affaire donc à suivre. Patientez jusqu'à lundi prochain pour le chapitre 2 ou achetez tout de suite le livre pour 4,99 € ou l'ebook pour 2,99 €.

 

 

 

 

Quand deux êtres se retrouvent amenés par le destin en un même lieu au même moment alors que leurs semblables vaquent à d'autres occupations en d'autres endroits, il existe assurément entre eux un lien inné qui exige de s'en inquiéter sous peine de passer à côté d'un réconfort, voire d'une félicité, sans laquelle la vie manquerait de piquant.

 

Poussé par cette vérité première, Nicolas ne peut s'en aller avant de présenter ses hommages à l'inconnue. Elle lui dit s'appeler Marguerite de Barrière et être l'épouse de Guillaume de Chaume, premier consul de Montpellier, baron d'Aumelas et seigneur de Poussan, un fief situé à une lieue au nord.

Madame de Chaume est fort grande, fort bien faite et surtout fort naturelle. Elle parle avec vivacité d'une voix ronde déjà familière. Elle raconte aimer venir en cette falaise, « sa petite extrémité du monde », pendant que son mari soigne sa sciatique dans les bains. Elle invite Nicolas à s'asseoir près d'elle, lui nomme la colline en forme de baleine, « le mont Seti », au loin au premier plan des Pyrénées, « c'est le volcan d'Agde. »

 

Plus elle évoque son plaisir de se trouver en cette pointe de Balaruc, plus il se dit qu'elle traduit avec exactitude ses propres sensations d'être sur cette terre, profondément enraciné, et à la fois dans le ciel, libre de toute attache, l'esprit capable de tout penser, même l'impossible.

 

Madame de Chaume insiste sur les émotions qui la chamboulent lorsque de bon matin elle approche de la pointe. « Je commence par ne plus m'inquiéter de ma maison, de ma famille, de mon époux. Je me détache des humains et gagne un état ni de veille ni de rêve, emportée par les odeurs des champs et les miroitements de l'étang. Une radieuse sérénité s'empare de moi. Je progresse sans même percevoir mes pieds, jusqu'à ce que la terre cesse de me soutenir, alors je m'immobilise au faîte de la falaise, heureuse. En ces journées où l'air s'accorde avec exactitude à celui du corps, la nuit pourrait me surprendre, si mon domestique ne m'arrachait pas de mon extase avant que Guillaume ne s'inquiète de mon absence. »

 

Nicolas réfrène avec difficulté son trouble. Pour la seconde fois de son existence, il rencontre une femme par le plus grand des hasards dans un bois où l'eau est partout, jadis dans un bassin sur les hauteurs de Clermont, et désormais tout autour dans l'étendue éclatante de l'étang. « Il est salé, précise Marguerite. C'est une petite mer. J'aime m'y baigner. » Une autre similitude. Il n'ose demander si Marguerite aussi plonge nue. Il la revoit chevauchant le gland géant. Il ne comprend pas l'origine de cette image.

 

Marguerite n'éveille pas son désir, et c'est une différence, elle est comme la terre, dont on peut se saisir sans jamais la posséder toute entière, sinon à s'y perdre à jamais après son trépas.

 

Nicolas a l'impression de côtoyer madame de Chaume depuis toujours. Elle lui semble plus proche que sa propre femme, plus proche que Joubert, plus proche que ses amis étudiants. Il se sent près d'elle à sa place et d'une tranquillité presque surnaturelle. Un mot lui vient pour évoquer ce qui le traverse : l'amitié. Et comme on peut tout confier à un ami, il ouvre son cœur, décrit ce qu'il éprouve au plus profond de lui, avec une sincérité qui lui était inconnue sinon devant Dieu.

 

Marguerite au contraire de s'alarmer et de le renvoyer à son herbier lui pose une main sur la cuisse, un geste d'une tendresse qui ne prête à aucune ambiguïté. Elle ressent la même vibration dans son être le plus intime et avoue sa surprise. Leurs rouages mentaux s'imbriquent, miraculeusement conçus dès le premier jour l'un pour l'autre. Leur soudain emboîtement met en mouvement un mécanisme insoupçonné. Incapables de prédire ce que l'autre s'apprête à dire, Nicolas et Marguerite se comprennent en revanche avec une clarté réjouissante. Bien que survenue tard dans leur vie, leur communion leur apparaît dès lors irrémédiable.

 

« Que nous arrive-t-il ? » Ils éclatent de rire, car ils ont prononcé cette même phrase au même moment. Marguerite avec sa voix chaleureuse du Midi, Nicolas avec son accent batave quelque peu rocailleux. Entre eux, il n'existera pas de profit. Ni de dette, ils sont également aisés ; ni de domination, aucun lien de sujétion ne les soumet ; ni de désir, trop d'années les séparent et ils sont mariés et heureux en ménage, elle avec son Guillaume encore vigoureux, lui avec sa Jacquette au corps ligneux et déjà difficile à contenter ; ni de jalousie, puisque leur amitié scellée en cet instant ne saurait être partagée ou dupliquée sinon par un second miracle improbable. Dans le même temps, ils auront à jamais besoin l'un de l'autre, de se voir, de s'écrire, de se parler pour se sentir vivre au-delà de la vie, quelque part entre Dieu et les hommes, peut-être au pays des anges.

 

Le soleil frappe plus fort. Des vaguelettes rident l'étang. Madame de Chaume se lève la première et se tourne vers la terre rouge qui plonge vers les bains. Une foule élégante s'éparpille dans les champs, le long des tortilles et des layons, des vignes et des plages argentées. Et tout ce monde s'accroupit sans cesse, relève à la brise naissante jupe ou abaisse pantalon pour laisser courir vers le sol les eaux laxatives de la source thermale.

 

On se retrousse, plus loin on abat à nouveau son jeu, on échange quelques mots au gré des rencontres, parfois on disparaît derrière un des rares bosquets où on rit beaucoup. « Les eaux revigorent », s'amuse Marguerite. Par quelle magie s'interroge Nicolas en qui la curiosité s'éveille pour ce mystérieux phénomène, sans que son austérité de réformé ne conçoive de mal en un pays apparemment élu depuis la nuit des temps par les dieux les plus anciens.

 

La fente du ruisseau s'est élargie sur un cours bouillonnant et tourbillonnant tant le débit de la source est élevé. Quelques joncs poussent sur ses flancs. Des femmes âgées pour la plupart, jupes froissées jusqu'aux cuisses, marchent dans l'eau, si brûlante qu'elle cuit leurs jambes. En amont, une piscine à ciel ouvert accueille les baigneurs, tandis que la source mirifique jaillit des profondeurs sous la coupole inélégante des thermes. Sur présentation d'une ordonnance des médecins de Montpellier, des villageois servent une douzaine de verres d'eau, qu'il faut boire coup sur coup avant de détaler vers les champs.

 

Marguerite présente Nicolas à Guillaume de Chaume, tout chaudement libéré de son traitement. Le petit bonhomme au bouc grisonnant tend sa serviette à un domestique et rejoint son épouse. Arrivent Joubert et quelques étudiants, les yeux brillants, autant de lumière que d'images insolites. Guillaume se lance dans un éloge de la source à laquelle il attribue les vertus régénérantes d'une pierre philosophale. Il raconte sa sciatique, combien les cures bisannuelles, au printemps et en automne, l'ont guéri d'un mal qui l'avait réduit à une vieillesse prématurée.

 

Il entraîne le groupe vers trois quadrilatères de pierre envahis d'herbes et de ronces. Il désigne parmi les colonnes abattues, une tête de Neptune avec un rostre de dauphin gravé dans la barbe. « La bouche de la source ancienne, exploitée par les Romains, dont nous avions perdu le souvenir jusqu'à ce que Rondelet, le chancelier de votre université, en redécouvre les propriétés. » Une lueur sombre traverse les petits yeux de Guillaume. Il pense à son ami, mort l'année précédente. « Il m'a fait jurer d'attirer jusqu'ici les figures les plus illustres, pour célébrer ce pays et l'ancrer à jamais dans toutes les mémoires. Le temps de l'oubli est révolu. »

 

Nicolas est tout en émoi. Il sera le chevalier de cette cause nouvelle. Les exigences de la science le ramèneront à longueur d'année sur la presqu'île de madame de Chaume, son calice, son précieux trésor, sa douce initiatrice.