Clitoria #Chapitre6 : "Un secret implique une connaissance non partagée"

La rédaction - 27.11.2014

Zone 51 - Chez Wam - Thierry Crouzet - Clitoria feuilleton - livre historique


Thierry Crouzet a souhaité expérimenter avec ActuaLitté une publication de son dernier ouvrage, sous la forme de feuilleton. Clitoria est un roman proposé en version papier et numérique : au cours des prochaines semaines, nous publierons, conjointement avec lui, les différents chapitres, affaire donc à suivre. Patientez jusqu'à lundi prochain pour le chapitre 2 ou achetez tout de suite le livre pour 4,99 € ou l'ebook pour 2,99 €.


 

 

 

Un secret implique une connaissance non partagée, un état qui ne saurait être prolongé entre deux amis, et qui naît par hasard, quand l'un prend conscience que l'autre ignore tout d'une chose pour lui évidente. Nicolas n'a ainsi aucun doute au sujet de la nature explicite de ce qui va lui être révélé.

 

Marguerite s'allonge sur une plaque rocheuse, une jambe tendue, une autre repliée. Elle ferme les yeux, tournée vers le soleil, que tout son corps appelle. Nicolas a vu sa poitrine ronde et pesante, sa croupe rebondie, surmontée d'une double fossette sacro-iliaque, une qualification technique jaillie presque par surprise, pour l'empêcher d'admirer la silhouette offerte à son examen.

 

Il s'approche d'elle, se plante au-dessus d'elle. Il n'a jamais regardé une femme nue dans un tel abandon, sinon sur la table de dissection de l'université. Sa chaleur évidente le trouble, son hâle lui fait penser à une grande tartine de miel. Elle a posé son index et son majeur sur son mont de Vénus, à la frontière de sa toison pubienne aux frisouilles neigeuses dans la lumière. Elle tend ses doigts en avant, les appuie à l'extrémité de sa fente, pousse plus loin. Son visage se plisse, sa respiration accélère.

 

« Que fais-tu ? »

 

Elle continue de se caresser le bout de la fente, en un petit mouvement circulaire. Nicolas s'affole alors que Marguerite gémit. Le plaisir féminin devait être la conséquence de la fécondation. S'il survient sans pénétration, l'ancienne théorie des humeurs d'Hippocrate s'écroule. Marguerite entrouvre sa fente à la carnation corail et brillante, puis pince ses grandes lèvres. Un nain rougeaud hisse sa tête au-dessus de la forêt, il s'y agrippe de ses deux mains pour s'en échapper, sans réussir à s'élever plus haut.

 

« Quelle est cette créature ?

— Mon petit démon. »

 

Nicolas se penche vers lui, intrigué par son crâne chauve.

« Prends-le entre tes lèvres, titille-le avec ta langue. »

 

Il obéit avec délicatesse. Elle presse sa bouche contre son sexe, appuie fort. Il essaie de se retirer, elle le retient, le pousse plus fermement et se contorsionne, ses cuisses se serrent, se frottent. Il perçoit entremêlé à sa barbe l'humidité accueillante de la vulve enflammée. Il y glisse par mégarde son majeur dont la pulpe en épouse la douceur.

 

Marguerite donne des coups de bassin pour mieux l'éprouver. Il tente de penser. D'abord à Jacquette, puis à ses malades, mais le mystère l'enfièvre. Il se reprend, révise ses cours d'anatomie. Jamais aucun professeur ne lui a parlé de ce lieu du plaisir chez la femme. Il le croyait avec naïveté situé au loin dans leur vagin. Fort de sa nouvelle science, il reste à l'orée du temple avec un effet dévastateur.

Marguerite tressaille, avec une ardeur qu'il n'a jamais constatée chez aucune femme. Il s'arrache à elle, fuit vers le rivage, une main refermée sur sa verge palpitante. « Diablerie, songe-t-il. Au regard du plaisir solitaire, la femme est donc la maîtresse de l'homme. »

 

Marguerite le suit jusqu'au bord de l'eau. Elle se tient debout, les jambes légèrement écartées, une main posée sur sa toison pubienne, pour la protéger des offenses du soleil qui la fait mousser à l'orée de ses cuisses.

« Pourquoi, je ne savais rien ? lui lance Nicolas.

— Parce que les hommes ont toujours écrit l'Histoire. »

 

Il lève les yeux vers les rochers au-dessus de lui. Les fraises piquantes des arbousiers s'agitent, innombrables soldats d'une armée de petits démons. Des jambes s'écartent par centaines, des index et des majeurs caressent les fentes offertes à la brise. Le médecin ne réussit pas à reprendre le dessus. Il implore Dieu de le secourir. Les fraises frétillent plus vite, les buissons frémissent.

 

Une idée le trouble. Il devine une similitude de forme et de couleur entre la fraise et le petit démon. Du fait de cette parenté, le fruit doit avoir des vertus sur l'organe. À vérifier, si la consommation de fraises incite la petite tête chauve à se dévoiler. Ou peut-être faut-il en écraser à l'extrémité de la fente des femmes pour stimuler leur plaisir, de toute évidence déjà incommensurable comparé à celui des hommes.

 

Nicolas se sent stupide de ne pas avoir su plus tôt. Ses premières amantes ne le lui ont rien enseigné, indifférentes aux plaisirs qu'il pouvait leur donner. Il a pourtant toujours autant joui de la jouissance de l'autre que de la sienne, et même d'avantage. « Marguerite, j'ai été trahi. Je suppose que des hommes sont moins maladroits que moi et que vous les aimez pour cette raison. J'aurai pu mourir dans l'ignorance. »

 

Elle entre dans l'eau et nage, se tourne sur le dos, les bras et les jambes écartés vers le soleil. « Ce n'est qu'un plaisir parmi d'autres, dit-elle. Nul ne peut prétendre tous les connaître. Dieu ignore celui d'être mortel. » Il ricane, guère satisfait. Elle l'éclabousse. « Regarde autour de toi. La falaise. Son reflet dans la mer. »

 

Une évidence s'impose : le plaisir déborde du monde et de cette journée de septembre suspendue entre l'été et l'automne quand l'eau et l'air s'accordent à l'exacte température des corps. Le petit démon est secret au même titre que cette crique où nul ne va, sinon deux originaux, dont les âmes ont été attirées l'une vers l'autre par une mystérieuse gravité.

 

Nicolas se déshabille, plonge à son tour. Il flotte à la surface de la mer comme à la surface de sa vie. Plus rien ne le retient ou ne le contraint, il est libre. Le sacrement du baptême prend pour lui un sens inédit. Le bain le fait renaître au monde et calme ses pensées.

 

Marguerite raconte ses premiers émois. Ses premières expériences avec sa sœur Françoise. Leurs mains sous leurs jupes, puis leurs langues et leurs lèvres affamées du petit démon. Tous les jours, elles cherchaient à jouir une fois de plus que la veille. « Puis on a découvert un nouveau jeu. On s'arrêtait aux frontières de l'orgasme, quand le petit démon appelle tout le corps. On le laissait s'apaiser et on recommençait, toute la journée, pour exploser le soir avant de nous endormir. On se réveillait enlacées, nos cuisses emboîtées, les seins durs. On s'abandonnait, personne ne pouvait nous entendre dans notre mansarde. Après tout, on ne faisait que rêver. »

 

De telles confidences conduiraient une paysanne au bûcher. Chez une noble, elles éveilleraient la réprobation de l'Église, mais on en ferait une fable mondaine. Dans les deux cas, elles seraient niées. Nicolas les prend au contraire au sérieux. Elles lui révèlent un lien entre le corps et l'imaginaire.

Ils se rhabillent à regret quand le soleil franchit le sommet de la falaise. « Partir, c'est mettre fin à un moment qui ne se répétera pas, s'attriste Marguerite. Il faut toujours que cet instant arrive, que quelque chose se casse. J'en éprouve un sentiment d'urgence. C'est comme si Dieu m'ordonnait de me gorger de tout, de ne rien laisser échapper. Je n'ai jamais regretté mes jeux avec Françoise. Ils avaient pour vertu de nier le temps, à l'égal d'un bain ou d'une promenade. J'aime par-dessus tout cette sensation d'immortalité. Dieu ne nous connaît pas puisqu'il ignore la mort, mais nous le connaissons parce que nous savons l'imiter. Cette extase est insurpassable et sa fin terriblement douloureuse. »

 

Nicolas prend Marguerite dans ses bras. Elle pose sa joue contre son épaule. Il lui caresse le dos. Leur amitié le préoccupe. Elle n'est pas plus indestructible qu'une après-midi de septembre au bord de la mer. Alors qu'ils escaladent le layon et remontent vers les bouquets d'arbousiers aux fraises sucrées, il a le souffle court. Sa poitrine lui paraît plus étroite que d'ordinaire. Une possibilité s'est jouée pour la première et la dernière fois. Il aurait pu la manquer, en vaquant à ses occupations ordinaires, en ne prêtant pas attention à la couleur particulière de l'air, en se contentant de courir de patient en patient, poussé par une nécessité non remise en cause jour après jour.

 

Il s'immobilise, fronce des yeux. De la bave blanchâtre pendouille entre les branches d'un arbousier penché sur le chemin. Il croit d'abord à une toile d'araignée ou à une larve. Elle semble vouloir les empêcher de passer. Il se baisse, la renifle, sans oser la toucher. Il se retourne vers la crique où leurs pas marquent encore le sable. Superbe point d'observation. Ils comprennent que le soldat les a espionnés, et s'est donné du plaisir à leurs dépens. Dans quelques heures, tout le voisinage saura à quelles gaudrioles se livrent madame de Chaume et le professeur Nicolas Dortoman.