Clitoria #Chapitre7 : "Rien dans l'air n'a changé, ni sa clarté, ni sa tiédeur, ni ses arômes"

La rédaction - 01.12.2014

Zone 51 - Chez Wam - Thierry Crouzet - Clitoria feuilleton - livre historique


Thierry Crouzet a souhaité expérimenter avec ActuaLitté une publication de son dernier ouvrage, sous la forme de feuilleton. Clitoria est un roman proposé en version papier et numérique : au cours des prochaines semaines, nous publierons, conjointement avec lui, les différents chapitres, affaire donc à suivre. Patientez jusqu'à lundi prochain pour le chapitre 2 ou achetez tout de suite le livre pour 4,99 € ou l'ebook pour 2,99 €.


 

 

 

Rien dans l'air n'a changé, ni sa clarté, ni sa tiédeur, ni ses arômes, pourtant tout en lui diffère à cause d'un défaut des regards qui le traversent. « Tu n'iras pas assassiner ce soldat, proteste Marguerite. Alors, ignore-le. » Nicolas en est incapable. « J'ai dû fuir Castres, je ne veux pas reprendre la route, quitter le Languedoc, me séparer de toi. »

 

Quand ils rejoignent les berges lumineuses de l'étang, le pêcheur les attend au lieu prévu du rendez-vous. Il cligne ses yeux sur son visage plissé, dans le vain espoir de corriger une myopie de toute évidence aggravée. Nicolas lit dans ce réflexe mécanique un signe de moquerie. Il suppose que le mot est passé de bouches à oreilles pour gagner tout le pays.

 

Alors qu'ils naviguent vers la presqu'île, poussés par la brise marine, Marguerite attire son attention vers les collines bleues de chaleur. Il ne les voit pas. « Je n'ai effectué que mon devoir d'amie, dit-elle. Et puis tu es mon médecin, il est bien naturel que je te révèle mon anatomie. »

 

Il repense au petit démon, à sa saveur salée entre ses lèvres. Position bien inconvenante pour un médecin, quoiqu'il existe des situations exigeant des contacts plus ou moins intimes avec les malades. L'idée de devoir se justifier le répugne. Elle ne l'abandonne pas quand ils accostent et rejoignent la zone thermale.

 

Il observe avec méfiance les curistes. Pourquoi les femmes sont-elles si élégantes, les hommes si préoccupés à leur donner le bras ? Tous sont sous l'emprise des eaux. Elles les ensorcellent. Il n'en doute plus. Il avait négligé cette propriété, mais elle explique le succès de la presqu'île depuis le temps des Romains.

 

De retour à Montpellier, il se plonge dans la littérature. Partout en Europe, les gens raffolent des cures. Cette nouvelle passion paraît universelle et n'épargne aucun des puissants. On se baigne pour guérir les maux du corps, en apaisant ses inflammations profondes, mais aussi en les faisant passer à l'arrière-plan d'une inflammation des sens. Les bains soignent les rhumatismes autant que les désirs quelque peu ramollis dont le réveil vaut un retour en jeunesse.

 

Dans les thermes, l'eau chaude et minérale caresse sans relâche, sans fatigue, avec un art exquis. Voilà pourquoi davantage de femmes suivent les cures que les hommes. Mais l'eau a aussi sur eux son effet. Elle revitalise les verges congestionnées. Marguerite a pris la mesure de cette vertu quand Guillaume a soigné sa sciatique. Même chez Nicolas cette action est évidente. Il a cru partager avec Jacquette sur le plan de l'amour ce qu'il partageait avec Marguerite sur celui de l'amitié, alors qu'il obéissait aveuglément à une excitation provoquée par un usage répété des eaux.

 

De retour sur la presqu'île, Nicolas se tient sur ses gardes. Il a beau connaître la motivation secrète de tous, il n'en reste pas moins coupable d'une inconvenance. Il a l'impression d'être surveillé. Dès qu'il se retrouve seul avec Marguerite, il en éprouve de la gêne, non bien sûr à cause d'elle, mais des curieux, et préfère revenir avec elle vers le ruisseau pour montrer qu'ils n'ont rien à dissimuler.

 

Ils regrettent l'innocence de leurs premières années. Leur manque d'intimité nuit désormais au plein épanouissement de leur amitié qui, si elle n'est en rien entravée par une inflexion des cœurs, s'en trouve affamée de paroles. Ils ont besoin de se voir davantage pour se sentir vivre et cette possibilité leur est interdite par toutes ces attentions portées sur eux, comme s'ils étaient reine et roi et devaient se sacrifier à la curiosité populaire.

 

L'Église finit par s'inquiéter de la rumeur que rien dans les actes de Nicolas ne dément. On le convoque à l'évêché. On lui commande de cesser ses « examens à ciel ouvert », sans plus de menaces, car tous sont heureux de bénéficier de ses conseils thérapeutiques.

 

À cette complication sociale s'ajoute chez lui un fond de jalousie. Il ne peut s'empêcher d'imaginer les lèvres ridées de Guillaume de Chaume pincées sur le petit démon de Marguerite. Et quand lui-même se prête à ce jeu avec Jacquette, il pense aux différences de texture, de goût, de forme. Cette diversité anatomique le questionne. Il profite des autopsies pour classifier les sexes féminins, dont la complexion extraordinaire l'étonne. Bien sûr, il garde secrètes ses observations, surtout de ses étudiants qui pourraient user de ce prétexte pour se livrer à la luxure.

 

Dans les fragments de Rufus d'Éphèse, il finit par découvrir un nom pour sa curiosité. Le médecin antique évoque un bourgeon de chair appelé clitoris dont l'attouchement émoustille. Cette chose aussi était connue des anciens et sa mise à jour accompagne donc tout naturellement leur renaissance. Dans un traité d'anatomie publié à Padoue en 1559, Nicolas tombe sur la description du siège du plaisir féminin. Une vérité s'impose aux yeux de tous et il n'a plus de raison d'y accorder son attention particulière.

 

Du moins, il s'en persuade. D'autant qu'il manque de temps. Il collabore àLa Pharmacopée de Joubert, multiplie ses enseignements, devient le médecin du jeune François de Châtillon, fils de l'amiral Gaspard de Coligny, venu assurer la défense militaire de Montpellier au nom des reformés et d'Henri de Navarre. Bientôt, les catholiques assiègent la ville. Reclus derrière les remparts durant tout l'été 1577, Nicolas en profite pour entreprendre l'écriture d'un traité sur les thermes de Balaruc, une façon pour lui de penser à Marguerite dont il n'a jamais été séparé aussi longtemps.

 

Le premier octobre le siège s'achève. Montpellier échoit aux réformés, sa gouvernance à François de Châtillon. Nicolas se précipite à Balaruc. Il n'y trouve pas Marguerite qui serait souffrante. Il se propose de la rejoindre à Poussan. Guillaume de Chaume l'en dissuade et lui suggère de cesser de voir son épouse. « Nous autres protestants devons être exemplaires. Les catholiques ne nous pardonneront aucun écart. »

Nicolas a beau jurer de sa probité, il n'obtient pas gain de cause. L'amitié entre un homme et une femme serait contre nature. Il en défend au contraire les vertus, mais en des termes si élogieux qu'il redouble la méfiance de ses juges. Parce que son sentiment n'est pas commun, et que de l'avis de tous il est même impossible, nul ne veut en admettre l'innocence.

 

« Je n'éprouve aucune rancœur à ton égard, reconnaît Guillaume. J'ai confiance en Marguerite et toi. Mais ce que je crois ne compte pas devant ce que croient les autres. Par les temps qui courent, je ne peux pas me contenter de vous demander la discrétion. La prudence s'impose. »

 

Nicolas a souvent entendu des gens éclairés user de cette rhétorique. Ils se pensent capables d'une hauteur d'esprit dont les autres seraient incapables. Cette incapacité justifierait que les seigneurs commandent à leurs serviteurs, que les uns tiennent le fouet et que les autres le subissent. L'Église catholique a succombé à ce mal. Le premier, Luther, a remarqué que les prêtres ne sont pas meilleurs juges de la volonté de Dieu que les plus simples des fidèles. Mais alors pourquoi les réformés ne poursuivent-ils pas leur raisonnement ? « Pourquoi croire l'autre incapable de ce dont je suis capable ? Pourquoi dresser des barrières entre les êtres, les supposer différents les uns des autres ? Marguerite est mon amie parce qu'une femme peut être l'amie d'un homme. C'est la seule possibilité. »