Clitoria #Chapitre8 : "Dans le creuset, sous l'effet de la chaleur, le mélange noir vire au rouge."

La rédaction - 04.12.2014

Zone 51 - Chez Wam - Clitoria feuilleton - livre historique - Thierry Crouzet


Thierry Crouzet a souhaité expérimenter avec ActuaLitté une publication de son dernier ouvrage, sous la forme de feuilleton. Clitoria est un roman proposé en version papier et numérique : au cours des prochaines semaines, nous publierons, conjointement avec lui, les différents chapitres, affaire donc à suivre. Patientez jusqu'à lundi prochain pour le chapitre 2 ou achetez tout de suite le livre pour 4,99 € ou l'ebook pour 2,99 €.


 

 

 

Dans le creuset, sous l'effet de la chaleur, le mélange noir vire au rouge. Là où l'obscurantiste croit à l'œuvre d'un démon, l'alchimiste devine des tensions, des divorces et des réunions. Il travaille dans une crypte, un souterrain, une cave, non pas pour cacher son secret, mais pour que la découverte éventuelle d'une propriété nouvelle n'inquiète pas les superstitieux. Madame de Chaume et Nicolas Dortoman sont ainsi devenus des alchimistes de l'amitié.

 

Elle use du prétexte du deuil de sa sœur pour porter des habits sombres. Elle se glisse derrière les tentures, dans les recoins des salles de réception ou sous les porches à l'entrée des cours de Montpellier. Il la rejoint, la frôle, échange quelques paroles, la quitte, avec le sentiment enivrant du conspirateur.

L'interdit plutôt qu'endormir leur amitié la rend plus précieuse et plus rare. Ils ne sauraient la sacrifier au nom de leurs privilèges, ni même de leur vie. Simplement, elle se joue loin de la lumière de la presqu'île, de l'éclat bleu de l'étang, de la ligne dentelée des Pyrénées.

 

Avec l'alibi d'illustrer son traité sur le thermalisme et dans le but de stimuler son imagination, Nicolas trace la carte de leur rencontre. Au premier plan, il pose le village fortifié de Balaruc. Deux chemins le relient aux bains, le haut et le bas, entre lesquels cascadent des champs, délimités de haies, ponctués de bosquets. Plus Nicolas s'applique à ce travail, plus le lieu lui manque. Il a beau le visiter, il n'y est pas. Les couleurs, la texture, l'ambiance lui échappent comme s'il était aveugle. Ne pas marcher avec Marguerite, ne pas voir avec elle, ne pas l'entendre nommer les choses le prive de sensibilité.

 

Il prend conscience qu'il affectionne le lieu parce qu'il affectionne Marguerite et qu'il ne l'affectionne pleinement qu'à travers le lieu. C'est un ménage à trois. Leur amitié se nourrit de leurs esprits et de la terre, elle est spirituelle et matérielle, et il ne saurait exister d'accord plus complet. Une amitié des cœurs ancrée dans le sol, dans les corps, qui ne place entre les amants de l'âme aucun obstacle, pas plus que les prêtres ne doivent s'interposer entre les hommes et Dieu. La réforme de la foi catholique doit être en toute logique généralisée. Nicolas entend mettre à l'œuvre cette idée hérétique, sans pour autant s'en faire l'avocat publiquement.

 

Marguerite porte en elle la chaleur qu'ils n'éprouvent plus ensemble sur la plage, capturée par le hâle de son visage, et par la peau de tout son corps, dont elle offre l'ambre au regard de Nicolas. Il la pousse dans une alcôve, glisse une main sous ses jupes, la pose avec douceur sur son sexe, tâtonne un instant, jusqu'à trouver le bourgeon du clitoris. Elle lui chuchote qu'elle s'est préparée. Il la sent toute humide depuis longtemps et il cueille sa jouissance. Elle est arrière-grand-mère, elle a cinquante-quatre ans, elle a tous les droits.

 

Ils sont devenus amants, parce que l'amitié implique de tout se dire, même les choses que les mots ne peuvent dire. Quand la terre fait défaut, ils lui substituent une autre matière. Ils ne cherchent pas à se justifier. Ni à défendre un quelconque libertinage. Ils se parlent par toutes les voies possibles. Leur communion les amène à douter de l'existence de l'amour. Il serait tantôt une amitié mal dominée, tantôt un élan déguisé.

 

Cette vérité toute nue leur confère une grande sérénité. Comme ils n'ont pas de privilèges l'un sur l'autre, ils n'éprouvent plus aucune jalousie. Quand Jacquette donne une seconde fille à Nicolas, Marguerite s'en réjouit et accepte qu'on baptise l'enfant de son prénom.

 

Porté par une énergie positive, Nicolas redouble d'activité. Le premier janvier 1579, il dédie son traité sur le thermalisme à François de Châtillon. Il le fait imprimer à Lyon chez son vieil ami Charles Pesnot qui illustre la page de garde d'une salamandre avec inscrit autour d'elle la devise :

Perdurer, mourir et ne pas périr.

Il en va ainsi de l'amitié contrairement à l'amour et à la vie. Une stèle, quelques mots gravés, un dessin lui accordent l'éternité. L'amitié entre deux êtres se réveille chaque fois que deux autres se rencontrent et connectent leurs âmes.

 

Mais ces mots prennent un sens différent quand Nicolas regagne Montpellier. C'est la peste. Il éloigne sa famille et, contrairement à beaucoup de ses collègues médecins, il se bat avec courage contre l'épidémie, soignant indifféremment les fortunés comme les déshérités.

 

Nommé chirurgien de peste par Guillaume de Chaume, resté fidèlement à son poste de consul, il porte une robe de toile épaisse et un masque avec un immense bec d'oiseau farci d'oranges lardées de clous de girofle. Sous ce costume qui le fait ressembler à un pingouin lugubre, il court de malade en malade inciser les bubons, tout en enseignant aux apprentis barbiers l'art de manier le bistouri et la lancette.

Guillaume ne le quitte pas. Tous deux rivalisent de bravoure et d'intrépidité. Ils supervisent le confinement des pestiférés en haut de la rue des Étuves et souvent leur servent eux-mêmes à manger. On les admire sans se presser de les imiter. Les prêtres ne donnent l'hostie que tendue au bout d'une pince métallique. Les deux amis ont pour seul réconfort d'abondants repas. Comme la vigueur semble la meilleure manière de résister au fléau, on s'efforce qu'ils ne manquent de rien.

 

Une fois rassasiés, ils arpentent à nouveau les rues dans un cortège de lanternes et de bougies, tant on croit que le feu détruit les miasmes. Quand un malade trop faible pour être transporté se meurt dans sa maison, ils font peindre sur sa porte une croix rouge. Après le décès ou une improbable guérison, ils font lessiver et rincer au vinaigre les murs et les meubles, puis peindre une croix blanche sur la porte pour autoriser le retour de la famille.

 

Ils ne parlent jamais de leur femme. Ils n'en ont pas plus le loisir que la proximité affective. Ils s'abandonnent à l'action et non à l'éloquence. Les soirs les voient tomber d'épuisement sans qu'ils aient le temps de regretter leur sacrifice. L'épidémie dure près de deux ans. Elle fait des milliers de victimes. Les Montpelliérains ne s'estiment tirés d'affaire qu'à l'approche du printemps 1581.

 

Nicolas ne résiste ni au plaisir de revoir la presqu'île, ni à celui de prendre Marguerite dans ses bras. La nouvelle saison balnéaire débute, les curistes accourent des quatre coins du royaume. Il vole se joindre à eux, dans le creuset des bains, ce laboratoire d'alchimie à ciel ouvert, où les sexes des femmes allument leurs propres brasiers.