Clitoria #Chapitre9 : "La terre est encore rouge d'humidité"

La rédaction - 08.12.2014

Zone 51 - Bartelby - Thierry Crouzet - feuilleton numérique - livre historique


Thierry Crouzet a souhaité expérimenter avec ActuaLitté une publication de son dernier ouvrage, sous la forme de feuilleton. Clitoria est un roman proposé en version papier et numérique : au cours des prochaines semaines, nous publierons, conjointement avec lui, les différents chapitres, affaire donc à suivre. Patientez jusqu'à lundi prochain pour le chapitre 2 ou achetez tout de suite le livre pour 4,99 € ou l'ebook pour 2,99 €.

 

 

 

 

 

La terre est encore rouge d'humidité, les vignes échevelées de sarments, les talus piqués d'asperges et de poireaux sauvages. Des flaques témoignent des derniers orages qui ont nettoyé le pays avant les premières chaleurs. Le fond de l'air reste frais et transparent, et les Pyrénées n'ont jamais semblé aussi proches.

 

Nicolas arrive de Montpellier couvert de boue, mais il ne prend pas le temps de se changer. Il écoute les patients, leur décrit la procédure de soins à suivre durant les trois semaines de cure, puis il rejoint Marguerite, indifférent à l'interdit.

 

Lui, le héros de la peste, estime avoir payé de sa personne le privilège de voir son amie, sans que ni Guillaume de Chaume ni l'Église n'aient le droit de s'en offusquer. D'autant plus que retrouver Marguerite sur la terre de leur rencontre suffit à combler le vide que leurs sexes devaient cautériser dans le secret.

Ils n'ont plus besoin de se toucher maintenant que leurs pieds foulent le sol qui leur est cher, et qui tel un philtre magique donne plus de force à tout ce qu'ils se disent. Leurs propos n'ont ni importance ni profondeur. Leur seul but est de traduire les impressions fugitives inhérentes à la joie de vivre à proximité d'un ami.

 

Ils s'émerveillent des premières euphorbes en fleur, des renouées maritimes, dont les feuilles grasses habillent le dévers nord de la presqu'île. Ils se fraient un chemin jusqu'au rivage, bordé d'un étroit cordon de sable, tout juste assez large pour qu'ils s'y assoient en repliant les jambes.

 

C'est une de ces journées sans vent avec un ciel de traîne. Les collines se démultiplient dans le miroir de l'étang, avec en leur milieu, le clocher du village de Bouzigues, ondulé par le jeu des vaguelettes, tel un serpent qui serait attaché par la queue et voudrait s'échapper sans parvenir à s'éloigner d'un pouce.

Ils ne réussissent pas à détourner leurs regards de ce spectacle, obnubilés par les flammes du brasier aquatique. Deux lignes porteuses de leur âme partent de leurs yeux pour converger et fusionner en une apothéose lumineuse. Ils partagent un bonheur si intense qu'ils en paraissent graves, frappés par une perte tragique. Ils ont peur, bien sûr. La fragilité de l'être les étreint. En même temps, ils ne peuvent qu'admettre la persistance rassurante des formes.

 

Nicolas fait apparaître un petit livre offert par Joubert pour le remercier de son courage durant la peste. C'est un herbier de fleurs rares collectionnées par le défunt professeur Rondelet. Il l'ouvre sur une étrange corolle bleue qui enferme en partie supérieure une seconde corolle, plus dentelée, avec un pistil d'un bleu identique.

 

« Dieu use toujours des mêmes formes, s'amuse Nicolas. Cette clitoriaoriginaire d'Asie possède de grandes lèvres, de petites lèvres, un vagin repéré par une tache blanche, un clitoris charnu, prêt au plaisir. » Marguerite ne devine aucune volonté dans cette analogie. Nicolas évoque la loi des similitudes de Paracelse à laquelle les fraises des arbousiers lui ont déjà fait penser.

 

Selon lui, rien n'obéit au hasard, et s'il existe un hasard, il est lui-même sujet à quelques lois générales qui entraînent des conséquences semblables. Pour preuve, l'étang s'étend comme un sexe de femme, avec les collines pour grandes lèvres, les plages pour petites lèvres, et la presqu'île, initialement à tort vue comme une verge, est un clitoris de terre, une excroissance lascive, où les curistes s'abandonnent à leurs propres jouissances.

 

« Nous sommes dans le sexe du monde. »

 

Quand ils s'assoient sur le sable et que leurs mains se glissent entre les coquillages concassés, ils remercient Dieu d'une caresse. Ils lui procurent de la joie pour la ressentir redoublée en eux-mêmes.

« Nous sommes des mondes dans le monde. Nous formons une chaîne éternelle. »

 

Ils se jurent d'être toujours là l'un pour l'autre, même après leur mort, présents à jamais dans cette lumière où leurs regards s'unissent. D'autres hommes et d'autres femmes se recroquevilleront genoux contre poitrine au bord du cordon de sable. Dans leur cœur, le miracle se reproduira. Craindre de ne plus l'éprouver n'a aucun sens tant que l'éprouver reste envisageable. La seule faute impardonnable serait de ne pas saisir sa chance et de poursuivre des richesses de moindre valeur.

 

Marguerite pleure. Il la sent trembler. Il la serre dans ses bras. Elle s'écarte de lui. Il frissonne. Elle n'a pas besoin de parler, du moins pas encore, il sait qu'elle a quelque chose de douloureux à lui révéler. Elle a tenu aussi longtemps que possible pour lui offrir un dernier émerveillement.

 

Au fond de lui, Nicolas était tout aussi inquiet. Après deux ans passés en compagnie intime de Guillaume de Chaume, il a compris que même une chaste relation extraconjugale serait inacceptable pour le vieux protestant. L'amitié ne doit pas traverser les sexes. Elle doit rester homosexuelle ou être punie.

Le courage, le sacrifice, la probité ne peuvent racheter une moralité jugée contre nature. Aucun raisonnement ne peut faire changer le juste. Il faudra des siècles pour que les mœurs évoluent tout comme il aura fallu des siècles pour que l'Église autorise l'autopsie des cadavres. Les choses se transforment à un rythme inhumain.

 

En éprouver de la rage est naturel. On peut avoir envie de hurler, mais se battre ne peut conduire qu'au désastre. L'armée des ennemis est trop immense, d'autant plus quand ces ennemis sont des proches auxquels les liens de l'amour ou de la camaraderie nous attachent.

 

Marguerite et Nicolas se redressent. C'est leur dernier moment. Ils doivent se dire adieu pour toujours. Ils ont de la chance. Souvent, les gens se quittent sans avoir le temps d'avouer leur amour. Ils repoussent à plus tard, trop tard finalement. Et ils terminent leur vie avec des regrets.

 

Marguerite et Nicolas marchent le long du cordon de sable, main dans la main, les yeux plongés dans le bleu, leur bleu, leur lumière, leur pays, que nul ne leur enlèvera, mais qu'ils n'oseront jamais revisiter seuls, sous peine, ils le pressentent, d'une douleur insupportable. Un adieu définitif s'impose. Pas à l'amitié, que la séparation ne fera qu'exalter, pas au bleu qu'ils retrouveront partout, mais à la trinité sacrilège qu'ils ont inventée : le sol, la chair, l'esprit.

 

Déjà, les vagues lèchent les coquillages concassés à coups de langue soudain désagréables. Des nuages s'enchaînent en chapelets de prières inutiles. Des rafales irisent l'étang, animent ses entrailles. Ses eaux se gonflent d'amertume alors que le siège de l'amitié en devient la tombe.

 

Marguerite et Nicolas escaladent la petite falaise ocre à l'extrémité du promontoire. Ils se recueillent où tout a commencé, face à l'infini et aux Pyrénées. Ils s'étreignent une dernière fois, à l'ombre de la chênaie dont Nicolas dans son traité sur le thermalisme a fait un bois sacré, un belilucusdans lequel il a voulu voir l'étymologie de Balaruc et de sa passion. Et le voilà qui s'en repart par la veinure nord qui l'a vu faire ses premiers pas en ce sanctuaire. Et la voilà qui retourne vers les bains où on soigne tous les maux, même ceux de l'âme.