Éditorial : Le roman SMS ou le mobile à écrire...

Clément Solym - 18.02.2008

Zone 51 - Chez Wam - Nokia - roman - mobile


La mode des romans rédigés sur son téléphone portable est connue au Japon depuis un long moment. Un top 10 a même surgi l'an dernier, récompensant les romans écrits sur téléphone portable. On les nomme Keitai roman. En Italie, un certain Roberto Bernocco avait aussi publié un roman de science-fiction, rédigé sur un Nokia 6630, après 17 semaines de transport en commun.

Téléchargeable depuis des sites web japonais, leur popularité ne cesse de croître. On estimerait même un million leurs lecteurs. Si personne ne manque de s'interroger de la qualité de cette production « next gen », on en conclut généralement à une certaine banalité des propos et surtout qu'ils ne poussent pas à l'exploration de nouveautés pour ces lecteurs.

D'autant que cette nouvelle vague de consommation semble caractérisée par une certaine ignorance de ce qui a pu se faire auparavant en littérature. Les adeptes de cette littérature (vous voyez un autre nom ?) ne lisent pas, voire n'ont jamais rien lu d'autre avant l'avènement de ces romans « écrits sur le pouce ». Pour avoir eu entre les mains quelques-uns de ces textes, les termes plagiats, copie, imitation ou paraphrase affluent généralement assez vite.

Alors que retenir de cet engouement, si ce n’est la facilité de consommation démultipliée par la simplicité d’accès ? Que clairement, le monde des lettres mute. Et que pareillement à toute autre mutation, elle laissera des dinosaures inadaptés derrière elle. D’autant que les diverses polémiques suscitées par l’éclosion du langage texto fourniront pour les prochaines années nombre de sujets pour la réflexion universitaire. On imaginait juste mal qu’elle puisse devenir autre que sociologique. Et pourtant, les étudiants de lettres plancheront peut-être sur des romans ou des recueils rédigés ainsi.

J’aimerais simplement attirer l’attention sur des éléments qui me semblent intéressants. Tout d’abord, ce rapport au SMS. Dans un espace réduit, par le fait des opérateurs de téléphonie mobile, un usager doit intégrer un maximum d’informations. Or, ce support, ou plutôt l’évolution du support d’écriture devrait pousser à s’interroger sur l’apparition de la presse de Gutenberg, qui mettra au chômage tout une flopée de moines copistes… Conditionné par des nécessités économiques, le texto pousse à la réduction, l’abréviation, en somme, la rentabilisation de l’espace alloué. Et après tout, le roman a n’est pas étranger à ce genre d’histoire, non ?

Ensuite, il faut se demander s’il faut blâmer une tentative d’expression, quand bien même elle paraîtrait totalement… absurde ? Après tout, le texto a pris une part considérable dans notre vie, et qu’on se serve de tels moyens pour écrire des livres, pourquoi pas.

Notons d’ailleurs que ce type d’espace conviendrait parfaitement à la rédaction de strophes poétiques, voire de haïkus. Il semblerait de fait tout indiqué, étant donné les restrictions à respecter pour satisfaire cette forme de poésie japonaise. Reste que si l’un des écervelés de la Star Académie rédige un quintil, en octosyllabes, on ne risque rien à avancer que le résultat ne sera pas à la hauteur de ce que Victor Hugo aurait pu réaliser dans des circonstances identiques.

Voilà. Tout se tient dans ces quelques mots : le talent ou la faculté créatrice ne se soucient pas du support. Artaud en était arrivé à rédiger des morceaux de ses poèmes sur des tickets de métro. On raconte que Desnos griffonnait sur la nappe en papier des tables de restaurant (est-ce la légende ?). Aujourd’hui, les écrivains tapent sur leur clavier, celui d’un Mac parfois, rectifiant à loisir telle tournure, quand auparavant on ne biffait pas sans peine, après avoir tapé laborieusement sur sa machine. Si on biffait, l’exemple de Philip K. Dick rédigeant à la volée des lignes par dizaines sans se relire est parlant à plus d’un titre…

Voilà derechef. On dénichera sûrement une perle dans la masse des productions portables. Il faudra compter sur le temps pour écrémer et passer au crible tout ce qui a été pondu, avant de dénicher la perle rare de cette génération. Le fougueux révolté qui aura su non se plier au support, mais accommoder le support à sa fougue. Et d’un coup de pouce, taper l’œuvre annonciatrice d’une nouvelle vague.

En attendant, c’est assurément aux lecteurs de décider à la romaine dans les jeux du cirque. « Salva » ou « Iugula ». Sauve-le ou égorge-le. Tout ça d’un coup de pouce, justement, fièrement dressé, ou rabattu vers le sol.

La question reste donc posée : Faut-il un mobile pour écrire ?